Noël et l’éternelle question des écrans

Depuis la naissance de mes enfants, il y a plus de dix ans, pas une seule année ne s’est écoulée sans que la question des écrans, et plus largement du numérique, ne s’invite au moment de choisir les cadeaux de Noël.

Numérique sa mère !
6 min ⋅ 16/12/2025

Ça a d’abord commencé avec ce qu’on pourrait appeler les « faux écrans », les imitations plastiques des objets numériques qui peuplent notre quotidien d’adulte : la fausse télécommande qui produit des sons crispants, la fausse tablette bilingue qui répète sans cesse les mêmes questions, le faux smartphone rose fluo que vous perdrez lors d’une sortie au parc, etc. 

À l’époque, je me posais la question suivante : est-il judicieux d’offrir à de très jeunes enfants des répliques d’objets que l’on préférerait voir entrer dans leur vie le plus tard possible ?

La question ne s’est finalement pas posée bien longtemps. Mes enfants ont eu rapidement une jolie petite collection de jouets de ce genre : certains offerts par la famille ou les amis, d’autres obtenus en cadeau avec des magazines pour enfants, et quelques-uns que j’ai moi-même achetés après avoir constaté leur enthousiasme débordant chez les copains.

Et il faut bien l’admettre : ils ont beaucoup joué avec ces jouets.

Avec le recul, j’ai le sentiment que le fait d’avoir ou non ce type de jouets n’a pas vraiment de conséquences marquées sur le développement des enfants. Il s’agit avant tout pour eux de faire « comme les grands ». N’avons-nous pas, nous aussi, passé des heures à promener notre téléphone à roulettes Fisher-Price et à discuter avec un interlocuteur imaginaire ? Et je doute fortement que cela explique notre relation actuelle, parfois compliquée à nos smartphones. 

À la rigueur, observer la façon dont nos enfants utilisent ces faux écrans peut surtout nous amener à nous interroger… sur nos propres pratiques et dépendances.

Puis sont arrivés les vrais écrans. Et surtout le numérique qui surgit là où on ne l’attend absolument pas.

Quand on achète une tablette, une console de jeu ou un smartphone, au moins les choses sont claires : on sait qu’il est question d’écran et de numérique, qu’il y a potentiellement des conséquences, on fait un choix, plus ou moins éclairé certes, mais un choix quand même. 

Ce qui m’a le plus dérangé, ce sont tous ces jouets pour enfants qui intègrent une dimension numérique ou un écran sans que ce ne soit très explicite au moment de l’achat. Et je crois bien que ce sont ces jouets-là qui m’ont le plus énervée. 

Il y a d’abord eu l’appareil photo numérique pour enfant. Au-delà de la qualité très discutable des clichés (Doisneau a dû se retourner dans sa tombe le jour du lancement de ce bel objet…), il incluait, on ne sait pourquoi, une série de petits jeux, sans le moindre rapport avec la photographie. Résultat : on se retrouve avec un enfant qui passe beaucoup plus de temps à jouer à ces mini-jeux qu’à prendre des photos. Dans la même veine, nous avons aussi eu le journal intime numérique « gamifié ». Une vraie réussite…

Puis sont venues les notices de montage dématérialisées, notamment celles de certains Lego (la gamme Mario par exemple). Je comprends bien l’argument écologique mais n’y avait-il pas d’autres champs d’expérimentation à explorer en priorité (le meuble IKEA dispose pourtant toujours d’une notice de montage en version papier, lui…) ? Car dans les faits, cela implique de dégainer son téléphone ou sa tablette pour une activité qui n’a, en principe, aucun rapport avec le numérique et les écrans. Et si vous laissez votre enfant se débrouiller seul avec votre écran, il y a de fortes chances que quinze minutes plus tard, il soit en train de faire tout autre chose que de monter son Lego. Rappelons au passage que l’un des grands intérêts des jeux de construction du point de vue parental, c’est aussi de permettre à son enfant de s’occuper seul pendant un temps suffisamment long pour que nous puissions souffler un peu…

Enfin il y a les jouets qui ne fonctionnent tout simplement pas sans votre téléphone ou votre tablette. Lorsque j’avais voulu offrir à mes enfants un petit robot pour les initier à la programmation, j’avais découvert que la majorité des modèles sur le marché nécessitaient l’utilisation du smartphone des parents. J’avais fini par trouver Botley, qui ne nécessitait aucun écran et qui avait rencontré un franc succès auprès de mes enfants. 

Et maintenant les jouets dopés à l’IA ?

Aujourd’hui, je me dis que j’ai presque eu de la chance. Tout ça n’était rien comparé aux jouets et peluches boostés à l’IA auxquels les parents de jeunes enfants vont être confrontés dans les prochaines années.

L’été dernier, j’avais d’ailleurs avalé mon café de travers en lisant un communiqué de Mattel se félicitant de son partenariat avec OpenAI, censé apporter « la magie de l’IA à des expériences de jeu adaptées à l’âge des enfants ». Pendant un instant, je m’étais surprise à rêver à toute la gamme de produits révolutionnaires qui pourraient bientôt voir le jour : Barbie hallucineBarbie devient ta seule et unique amieBarbie collecte tes données personnellesBarbie t’explique comment ne pas rater ton suicideBarbie te résume les meilleurs films d’horreur avant d’aller te coucherBarbie fait de la délation et raconte tous tes petits secrets à tes parentsetc.
Bref, l’angoisse absolue…

D’autant plus qu’en creusant un peu, j’ai découvert que Mattel n’en était pas à son premier coup d’essai. Il y a une dizaine d’années, la marque avait déjà lancé Hello Barbie, une Barbie « intelligente » capable de répondre aux questions des enfants. Une innovation qui s’était révélée truffée de failles : risques de phishing, collecte massive de données, problèmes de sécurité… L’expérience avait finalement été arrêtée en 2017. 

Ce qui est frappant, c’est de voir à quel point les entreprises semblent aujourd’hui terrorisées à l’idée de rater le train de l’innovation et de finir comme étude de cas d’échec dans les écoles de commerce ou dans la Harvard Business Review. Résultat : elles se jettent à corps perdu dans les dernières tendances technologiques et réfléchissent ensuite aux éventuelles conséquences problématiques.

Les arguments de vente de ces nouveaux jouets connectés sont, à eux seuls, fascinants. On nous promet des jouets « intelligents », souvent sans écran, histoire de rassurer les parents. Tous brandissent la sécurité des données comme un étendard. Certains vont même jusqu’à évoquer le développement de la créativité, de l’esprit critique, des soft skills, avec une forte ambition éducative.

Sauf que, visiblement, ça ce n’est que sur le papier…

Pour l’instant, la France semble relativement épargnée par le déferlement des jouets dopés à l’IA. J’ai parcouru les catalogues de jouets de Noël et, pour le moment, ce n’est pas encore l’invasion annoncée. On notera tout de même le lancement d’Ary, une peluche interactive créée en France et désormais commercialisée chez Leclerc. Il est également très facile de trouver d’autres jouets IA créés dans d’autres pays sur Amazon France, pour peu qu’on sache quoi chercher.

Car des jouets connectés, il en existe déjà beaucoup. Simplement, on en entend surtout parler du côté des États-Unis et de la Chine. Un article du MIT Technology Review indiquait par exemple qu’en octobre 2025, plus de 1 500 entreprises spécialisées dans les jouets à base d’IA étaient enregistrées en Chine. Si le nombre d’entreprises est probablement moins élevé aux États-Unis, ils ne sont pas non plus en reste.

Et les premières études et rapports que l’on commence à voir apparaître sur les jouets IA n’ont rien de très rassurant.

Dans l’une d’elles, des chercheurs de l’US Public Interest Research Group ont testé trois des jouets IA les plus populaires sur le marché américain : Kumma de Folotoy, Miko 3, et Grok de Curio (le jouet en forme de fusée lancé par l’ex-femme d’Elon Musk). Et le verdict est le suivant : tous sont problématiques. 
Grok glorifiait le fait de mourir au combat. Miko expliquait où trouver des allumettes et des sacs plastiques.
Et le grand gagnant, Kumma, allait encore plus loin, en expliquant comment trouver des allumettes mais aussi comment les allumer, où trouver des couteaux et des médicaments. 

Bonne ambiance…

Le rapport complet détaille également d’autres dangers associés à ces jouets, plus « classiques » mais tout aussi préoccupants : matériaux toxiques, petits éléments dangereux, etc. 

À cela s’ajoute un autre rapport, au titre sans ambiguïté — « AI Toys are NOT Safe for Kids»  — publié par Fairplay, qui s’intéresse cette fois aux risques sur le développement mental et psychique des enfants.

Tous arrivent à la même conclusion : il vaut mieux éviter les jouets IA pour le moment. Nous n’avons tout simplement pas assez de recul.

Cette lecture a d’ailleurs fait resurgir un souvenir désagréable de ma propre adolescence : celui d’un jouet virtuel que j’avais reçu au collège : le Tamagotchi. Pour ceux qui l’auraient oublié ou n’en auraient pas eu connaissance, il s’agissait d’un animal de compagnie virtuel japonais, créé en 1996, qui tenait dans la poche et qu’il fallait maintenir en vie en s’en occupant régulièrement. Le mien n’avait même pas survécu une journée. Et ma mère m’avait retrouvée en pleurs dans ma chambre persuadée que si j’étais incapable de garder en vie un animal virtuel, je risquais d’être un véritable danger public lorsque j’aurais à m’occuper de vrais enfants.

J’ai découvert en rédigeant cet article qu’à l’époque déjà, des spécialistes de l’enfance s’inquiétaient des effets de ce type de jouets. Un article de 1999, paru dans la revue Réseaux et intitulé « Qui a peur du Tamagotchi ? Etude des usages d'un jouet virtuel » pointait déjà des risques similaires à ceux qui sont évoqués aujourd’hui : risque d’un attachement trop fort à l’objet, sentiment de culpabilité face à la mort de l’animal, confusion possible entre réalité et imaginaire. Mais l’article concluait qu’il n’y avait finalement pas eu de conséquences massives et qu’il y avait eu un désintérêt rapide pour le jouet de la part des enfants :

Trop pauvre sur le plan des fonctionnalités, offrant du fait de l’extrême pauvreté du graphisme un imaginaire limité, il est avant tout trop contraignant et son principe même, basé sur l’obéissance à des injonctions de la machine, le transforme finalement en anti-jeu

Sauf qu’aujourd’hui, les nouveaux jouets dopés à l’IA sont d’une tout autre nature : riches en fonctionnalités, dotés de graphismes immersifs et capables d’interactions personnalisées, ils ne se contentent plus d’imposer des injonctions mécaniques mais cherchent à créer une relation continue avec l’enfant.

Bon courage à tous les parents qui verront s’inviter les jouets et peluches dopés à l’IA sur la liste de Noël de leurs enfants… ou sous le sapin, offerts par un proche convaincu d’avoir eu une excellente idée !

Numérique sa mère !

Par Charlotte Weaver

À propos de l’auteur

Une mère de deux enfants/ados dont l’un est en primaire et l’autre vient d’entrer au collège qui se pose mille et une questions sur la parentalité à l'ère du numérique.

Les derniers articles publiés