Avril 2025 - Quelle est la différence entre le bon et le mauvais temps d’écran ?

Le mauvais temps d’écran, c’est quand les enfants, ados ou adultes sont devant un écran et regardent des contenus. Le bon temps d’écran c’est aussi quand les enfants, ados ou adultes sont devant un écran et regardent des contenus. Mais ce n’est pas la même chose, parce que là c’est du bon temps d’écran !

Numérique sa mère !
14 min ⋅ 29/04/2025

C’est à peu près comme cela que l’on serait tenté de répondre à la question tant on peut avoir le sentiment que les avis et recommandations sur le sujet font le grand écart.

Il y a ceux qui vous disent que les écrans sont extrêmement nocifs pour les enfants et les adolescents et qu’il faudrait les interdire, ceux qui déclarent qu’il n’y a pas de consensus scientifique sur la question de la nocivité des écrans, qu’il existe des corrélations mais pas de liens de causalité, d’autres que ce n’est pas une question de temps mais de qualité des contenus et des usages et enfin d’autres qui vous expliquent que les écrans sont bénéfiques pour les apprentissages et la santé mentale.

Et encore, je ne vous parle là que de personnes qui ont, a priori, une certaine légitimité pour pouvoir s’exprimer sur le sujet. J’exclus d’emblée les membres de votre famille ou de la mienne qui nous ont transféré un email intitulé « ATTENTION DANGERS ECRANS !!!!! » qui explique que les scientifiques et les experts sont tous unanimes (ils doivent être visiblement trop nombreux pour qu’on puisse n’en citer qu’un seul) et que les écrans sont 100% responsables de la baisse de niveau des écoliers français, de l’autisme, de la faim dans le monde et accessoirement du déficit commercial des Etats-Unis.

J’ai donc décidé ce mois-ci de m’intéresser à la question du temps d’écran pour essayer d’y voir un peu plus clair. Parce que comme de nombreux parents, je me suis posée et je me pose encore de nombreuses questions : à partir de quel âge peut-on mettre ses enfants devant un écran, à partir de combien d’heures par semaine y a-t-il un risque que les écrans soient nocifs, ces deux premières questions ont-elles vraiment un sens, n’est-ce pas plutôt une question d’usages et de pratiques, une question de nuances et de savant dosage, etc.

Mais avant de m’attaquer au coeur du sujet, il y a un point que je voudrais éclaircir car il me semble être un prérequis pour tout le reste.  

Comment choisir ses sources ?

Je trouve que la première difficulté quand on aborde ce sujet, c’est la question des sources.

Quelles sources et personnes vais-je choisir pour m’informer et comment déterminer leur fiabilité et leur légitimité ?

Parce qu’en tant que parent, je ne suis pas qualifiée pour savoir si l’étude ou l’enquête que je suis en train de lire a été menée correctement, si elle a des biais, si des pans entiers du sujet ont été volontairement mis sous le tapis, si ces auteurs ont des conflits d’intérêts. Je n’ai pas non plus le temps ni les moyens d’aller fact-checker chacune des informations que je vais lire ou entendre. Je ne suis pas experte du numérique et des écrans, juste une mère qui s’interroge sur sa parentalité numérique.

La seule chose que je peux faire à mon niveau, c’est m’informer à travers une variété de sources et de voix que je vais considérer comme fiables ou ayant une légitimité à s’exprimer sur le sujet.

En ce qui me concerne, j’ai tendance à penser que les chercheurs en lien avec le numérique et les écrans, les professionnels de santé en contact avec les enfants et les adolescents, les enseignants, les journalistes, des représentants d’associations liées à ces questions, les organismes publics, grandes organisations internationales et même les parents peuvent avoir voix au chapitre et communiquer des informations intéressantes. A condition qu’ils restent dans leur domaine d’expertise, ne mélangent pas faits et opinions personnelles et qu’ils tentent au maximum de faire preuve d’honnêteté intellectuelle.

Personnellement, j’essaye d’avoir un panel de sources variées avec des avis divergents dans différents types supports (articles de presse, études, newsletter,s podcasts, ouvrages papiers, comptes sur les réseaux sociaux, etc.) car le niveau de profondeur d’un post Instagram n’est pas le même qu’un ouvrage de plusieurs centaines de pages dédié au sujet. La valeur que j’accorde à ces sources évolue au fil du temps et à mesure de l’évolution de mon niveau de connaissances. J’enlève certaines sources quand je me rends compte que je me suis trompée sur la fiabilité de certaines d’entre elle, j’en ajoute de nouvelles que je n’avais pas encore identifiées.

Bref, ce n’est pas simple ni rapide et surtout, ce n’est pas immuable.

Les recommandations de temps d’écran en France et dans le monde

Des recommandations de temps d’écran par tranche d’âge, ce n’est pas difficile à trouver sauf qu’elles varient d’une source à l’autre.

La plupart des pays proposent d’ailleurs leurs propres recommandations.

En France, la commission “Ecrans”, missionnée par le chef de l'État pour évaluer l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans et qui a rendu son rapport en avril 2024 préconise les choses suivantes :

  • pas d'exposition aux écrans pour les enfants de moins de trois ans ;

  • un usage déconseillé jusqu'à six ans, ou limité, occasionnel, en privilégiant les contenus éducatifs avec un adulte ;

  • une exposition modérée et contrôlée à partir de six ans ;

  • pas de téléphone portable avant onze ans ;

  • pas de téléphone portable avec internet avant treize ans ;

  • pas d'accès aux réseaux sociaux avant quinze ans ;

  • un accès uniquement aux réseaux sociaux « éthiques » après quinze ans.

L’OMS déconseille quant à elle les écrans en dessous de 2 ans et pas plus d’1 h/jour jusqu’à 5 ans (cette recommandation date de 2019).

Dans les autres pays d’Europe, cet article d’un média suédois résume bien les différents cas de figure :

  • Au Danemark, pas d’écran avant 2 ans, au-delà les parents sont invités à s’intéresser de près à l’activité digitale de leurs enfants ;

  • En Finlande, pas d’écran avant 2 ans puis 1h/jour maximum entre 2 et 5 ans ;

  • En Norvège, les recommandations sont similaires à celles du Danemark et de la Finlande. Pour les enfants de 6 à 12 ans, 1h/jour maximum est recommandé ;

  • En Allemagne, pas d’écran avant 3 ans, 1/2h par jour maximum entre 3 et 6 ans et 45 minutes/jour maximum entre 6 et 9 ans.

En Australie, la recommandation est pas d’écran avant 2 ans, 1h maximum/jour entre 2 et 5 ans et pas plus de 2h/jour entre 5 et 17 ans (hors temps d’écran pour l’école et les devoirs) -

Au Royaume-Uni, le site du NHS (le système de santé britannique) recommande pas d’écran avant 2 ans, pas plus d’1h/jour entre 2 et 4 ans puis pas plus de 2h/jour au-delà.

Aux Etats-Unis, les organismes comme AAP (American Academy of Pediatrics) ou l’AACAP (American Academy of Child & Adolescent Psychatry) semblent avoir retiré depuis plusieurs années leurs recommandation de temps d’écran par âge au profit de recommandations sur la qualité des contenus et des usages même s’il est toujours recommandé d’éviter les écrans avant 2 ans. L’AACAP mentionnait tout de même en 2024 que pour les 2-5ans, il était recommandé de limiter le temps à 1h/jour en semaine et 3h/jour les week-ends.

On trouve également sur le Web de très nombreuses images, tableaux et infographies dédiées à ces fameux temps d’écran dont un grand nombre ne citent pas leurs sources. Et comme on a pu en faire l’expérience ces dernières semaines, ce n’est pas parce qu’on vous montre avec aplomb un joli tableau avec de jolis chiffres que les chiffres sont valides. La fameuse théorie du Garbage In – Garbage out.

Si ces chiffres peuvent donner une première idée, ce ne sont que des recommandations que chacun est libre de suivre ou non. Et cela ne me dit pas vraiment non plus pourquoi et comment ils en sont arrivés à de telles conclusions. D’autant que, quand on regarde autour de soi, on a beaucoup de mal à voir se dégager un consensus clair sur la question des écrans.  

Une difficulté à s’informer et se forger un avis sur la question

Avant de commencer ce numéro de newsletter - tout en sachant que je lis régulièrement des contenus sur le sujet - j’avais le sentiment qu’il y avait dans l’espace médiatique deux camps que tout oppose et qui passent leur temps à se répondre et s’envoyer des piques par tribune, article ou commentaire interposés. D’un côté, « les anti-écrans », les plus présents et les plus vocaux qui alertent sur les dangers que représentent les écrans en tous genre et qui parlent de catastrophe sanitaire, de générations perdues, d’armes de destruction massive et de crétins en devenir, etc. Et de l’autre, les « pro-écrans », qui disent que la science ne permet pas de démontrer la nocivité des écrans, qu’il y a des effets positifs, qu’on s’alarme pour rien et qu’il faut arrêter de faire paniquer les parents.

Sauf qu’aucune de ces deux positions ne correspond réellement à ce que j’ai l’impression de vivre au quotidien.

Je me suis d’ailleurs toujours demandée si l’image renvoyée par ces deux camps reflétait réellement leurs convictions profondes ou s’ils ne poussaient pas tous deux les curseurs à l’extrême pour être présent dans l’espace médiatique, à moins que ce ne soit l’espace médiatique qui déforme et amplifie leurs propos pour les faire rentrer dans des cases.

Seule exception dans ce paysage qui semble très polarisé : les associations ou organismes publics comme le CLEMI, Internet Sans Crainte, Open ou des médias dédiés au numérique comme Chut qui semblent avoir un avis plus nuancé et donnent l’impression d’être les seuls au centre de l’échiquier.

Face à de telles disparités, il est très difficile de se faire une opinion. D’autant qu’à chaque étude venant pointer les dangers ou les bénéfices d’un usage ou d’un type d’écran, il y en a toujours une autre qui vient démontrer l’opposé ou a minima qu’on ne peut rien en conclure et que le bénéfice ou le risque est nul.

Mais alors qu’est-ce que je fais avec tout cela en tant que parent ?

  1. Est-ce que je ne prends en compte que les informations qui vont dans le sens de ce que je crois déjà (c’est tentant certes mais malhonnnête ne serait-ce qu’envers moi-même) ?

  2. Je baisse les bras en me disant que de toutes façons le numérique est partout, que je ne peux rien y faire et je laisse mes enfants s’auto-réguler. On verra bien le résultat quand ils seront adultes.

  3. Je supprime tous les écrans parce que je me dis que j’ai plus à y perdre qu’à y gagner.

Malheureusement, aucune de ces options ne me satisfait...

J’ai donc finalement décidé de me tourner vers les ouvrages qui ont été écrits sur le sujet des écrans et que j’ai repérés ces dernières années (mais dont je repousse la lecture depuis trop longtemps) dans l’espoir qu’ils m’aideraient à y voir plus clair et surtout à avoir une meilleure vue d’ensemble.

En effet quoi de mieux que plusieurs centaines de pages, passées par plusieurs étapes de validation, écrites par un expert ou plusieurs experts reconnus dans leur domaine qui vont avoir le temps de dérouler le fil de leur pensée, apporter de la nuance et du contexte, proposer une vision plus exhaustive du sujet, tout cela dans un langage adapté à monsieur et madame tout le monde.

Des lectures nécessaires pour questionner ses certitudes

J’ai donc lu ces ouvrages dans l’ordre suivant (qui correspond tout simplement à leur ordre d’arrivée dans ma boîte à lettres) :

1.        « Ecrans, un désastre sanitaire », Servane Mouton, publié en février 2025 (ce n’est pas vraiment un livre mais plus un fascicule publié dans la collection “Tracts” de Gallimard)

2.        « L’enfant-Ecran », Sylvie Dieu Osika et Eric Osika, Grasset, publié en février 2025

3.        « Ecrans et familles : parentalité, attachement, psychologie du développement », Marie Danet, UGA Editions, publié en février 2025

4.        « Les tout-petits face aux écrans, comment les protéger », Dr Anne-Lise Ducanda, éditions du Rocher, publié en janvier 2023

5.        « Les enfants et les écrans », coordonné par Anne Cordier et Séverine Erhel, éditions Retz, publié en juin 2023

6.        « Nos ados sur les réseaux sociaux : même pas peur », Béatrice Kammerer, Editions Canopée, publié en mars 2023

7.        « Génération anxieuse : comment les réseaux sociaux menacent la santé mentale des jeunes », Jonathan Haidt, Les Arènes, publié en janvier 2025

8.        « Votre enfant et les écrans : ne paniquez pas », Nicolas Poirel, Deboeck Superieur, publié en septembre 2020

9.        « L’Internet des enfants : une histoire secrète de l’internet qui éduque, amuse et exploite la jeunesse », David-Julien Rahmil, édition divergences, publié en octobre 2024 (très intéressant mais finalement un peu en dehors de ce dont j’avais besoin pour répondre à ma question initiale)

10.  « La fabrique du crétin digital : les dangers des écrans pour nos enfants », Michel Desmurget, éditions du Seuil, publié en septembre 2019

La lecture de ces différents ouvrages a été très bénéfique et m’a permis d’avoir cette vision panoramique dont j’avais besoin ainsi que des avis divergents sur la question. Je ne saurais d’ailleurs que trop vous conseiller d’en lire plusieurs pour vous faire votre propre avis.

Si tous les livres m’ont intéressé, trois d’entre eux m’ont posé problème : ceux de Servane Mouton, du couple Osika et d’Anne-Lise Ducanda. Si je ne remets pas en cause leur volonté d’alerter l’opinion publique et les parents sur une augmentation des cas d’enfants présentant des troubles et des retards qu’ils constatent au quotidien dans leur pratique ou qui leur sont rapportés par de nombreux professionnels, la méthode utilisée pour faire passer leur message et défendre leur cause frise en revanche la malhonnêteté intellectuelle. Et quand on se positionne comme lanceur d’alerte ou que l’on souhaite devenir porte-parole d’une cause, on a, je trouve, un devoir d’exemplarité.

 Ces ouvrages ne citent pratiquement que des études allant dans le sens de leurs propos, ils attaquent au lance-flamme tous les experts et scientifiques qui ne soutiennent pas leurs propos et qui sont automatiquement vendus aux acteurs de la tech, la science ayant, selon eux, toujours un train de retard. Ils mettent sur le même plan leurs constatations cliniques, les études scientifiques de grande envergure et leurs opinions personnelles.

Grosso modo, ils nous disent que l’on n’a pas le temps d’attendre un consensus scientifique, qu’en tant que professionnels de terrain ils sont les mieux placés pour voir la catastrophe, que les parents ont besoin d’un message clair et univoque, tout cela au nom d’un principe de précaution qui visiblement prévaudrait sur toute rigueur scientifique et intellectuelle. Bref, j’ai eu le désagréable sentiment qu’ils percevaient les parents comme des êtres bien braves, pétris de bonne volonté mais tout de même un peu cons…

Tous les autres ouvrages, en revanche, m’ont paru beaucoup plus fiables mais tous n’arrivent pas aux mêmes conclusions. Tous sont écrits par des chercheurs émanant de différentes disciplines ayant toutes un lien avec le numérique et les écrans (psychologie différentielle, psychologie du développement, sciences de l’information et de la communication, sociologie, psychologie cognitive, neurosciences, psychologie sociale, etc.). Seul le livre « Nos ados sur les réseaux sociaux » est écrit par une journaliste.

Il y a d’un côté les ouvrages qui montrent qu’il faut être nuancé, qu’il peut y avoir des effets négatifs, d’autres positifs et que dans certains cas, il n’y a pas de consensus et que tout l’enjeu des parents va être d’accompagner les enfants et les adolescents dans leurs pratiques numériques en proposant un cadre et en mettant aussi certaines limites. Parmi toutes les études présentées, certaines sont remises en cause par les auteurs car elles auraient des biais - j’ai eu le sentiment que c’était plus souvent les études qui pointaient les effets négatifs qui étaient remises en question. Mais à aucun moment, je n’ai eu le sentiment que ces chercheurs étaient “pro-écrans”, ils disent juste qu’il y a du positif, du négatif et que dans un certain nombre de cas, on ne sait pas.

Dans cette catégorie, on retrouve les livres « Les enfants et les écrans », « Ecrans et familles : parentalité, attachement, pyschologie du développement » et « Votre enfant et les écrans : ne paniquez pas ».

De l’autre côté, on a deux ouvrages (celui de Jonathan Haidt et celui de Michel Desmurget) qui insistent beaucoup plus sur les dangers et effets négatifs du numérique sur les enfants et adolescents. Ils citent toute une variété d’études qui vont pointer les effets négatifs, positifs ou neutres des écrans et des réseaux sociaux mais remettent en cause à peu près toutes les études positives ou neutres qui seraient selon leurs dires peu nombreuses et auraient en fait des biais majeurs.

Ce qui m’a intéressé dans le livre « Génération anxieuse », c’est que l’auteur nous rappelle que tout le temps passé devant un écran n’est pas passé à faire autre chose, interagir avec d’autres, jouer en face à face, explorer le monde, développer sa motricité fine, dormir, etc. Or tout ceci serait, d’après la science, des éléments-clés du bon développement de l’enfant. Il parle de « coût d’opportunité », ce qui selon les économistes « correspond à la perte d’autres gains potentiels causée par le choix d’une option ». Il ne rejette d’ailleurs pas toute la faute sur les écrans et leurs utilisateurs. Il montre bien comment les acteurs de la tech ont parfaitement étudié la psychologie humaine pour construire des produits qui vont nous pousser à rester connecté le plus longtemps possible (j’avais d’ailleurs lu un article très intéressant sur le sujet du Persuasive Design il y a quelques semaines). Et d’autre part, si les jeunes sont autant sur les écrans, c’est aussi parce que les sociétés ont diminué la place des jeunes dans l’espace public et que les familles laissent de moins en moins d’autonomie à leurs enfants. Selon lui, les enfants et ados sont surprotégés dans le monde réel et pas assez dans le monde virtuel. Or les enfants et les adolescents ont besoin de prendre des risques, faire des expériences, d’être confrontés à des conflits, ont besoin de liberté et d’autonomie. Et ce qui ne leur est pas accessible dans le monde réel, ils vont aller le chercher dans le monde virtuel.

Le livre de Michel Desmurget, est, quant à lui, particulier. Déjà dans le style. L’auteur nous explique que son livre s’est « élaboré dans une rage sourde et froide » et cela se ressent bien de la première à la dernière page. Dans toute la première partie, il nous fait douter de tout et de tout le monde et finalement même de lui-même : il y aurait de nombreux experts qui n’en sont pas, des chercheurs qui sortent de leur domaine de compétence strict, de nombreux chercheurs avec des conflits d’intérêts et qui ont des liens avec l’industrie tech, des experts qui changent trop facilement d’avis selon leur auditoire, qui ne sélectionnent que les études qui les arrangent, le consensus et la nuance ne serait que le nouveau terrain de jeu des lobbyistes qui ont compris qu’ils ne pouvaient plus gagner avec des messages positifs, les journalistes ne feraient pas suffisamment bien leur travail en choisissant des experts qui n’en sont pas et en ne comprenant pas les études et articles scientifiques. Bref, tout le monde en prend pour son grade et on ne sait plus à qui faire confiance. Serait-il alors le seul détenteur de la vérité ? Mais ne tombe t-il pas lui-même dans les travers qu’il dénonce en n’accordant de la valeur qu’aux études qui vont dans le sens de son propos, ne sort-il pas aussi par moment de son champ d’expertise strict que sont les neurosciences. On peut se poser la question. Mais toujours est-il que je ne regrette pas de l’avoir lu et il m’a apporté un éclairage différent des autres.

Au final, quand on n’est soi-même ni scientifique ni expert du sujet, il est impossible de déterminer qui a ici raison. Peut-être même que ces auteurs, qui viennent de disciplines différentes n’étudient pas les mêmes choses ? Je n’en sais strictement rien.

La seule conclusion à laquelle j’ai pu parvenir à la suite de ces différentes lectures, c’est qu’il y a globalement un consensus sur le fait que les écrans à haute dose ont un effet sur le sommeil et la myopie, que plus on passe de temps devant un écran, plus on est sédentaire et que tout le temps passé devant un écran n’est pas passé à faire autre chose. Au-delà, on ne sait pas (du moins pas encore).

Mais alors comment je relie ça à ma vie de tous les jours pour définir le style de parentalité numérique qui me convient ?

Dans son ouvrage « Nos ados et les réseaux sociaux, même pas peur ! », Béatrice Kammerer nous dit avec justesse que « nous ne sommes jamais parfaitement « neutres » quand il s’agit d’évoquer internet, et ce, quel que soit notre degré d’expertise. Tout au plus pouvons-nous tenter, en nous appuyant notamment sur les données scientifiques, de prendre conscience de nos certitudes et de les questionner. »

De la théorie à la pratique

Au regard de tout ce que j’ai pu lire au sujet du temps d’écran, ma posture éducative vis-à-vis des écrans dépend en effet aujourd’hui beaucoup de l’enfant et adolescente que j’ai été face aux écrans, à l’adulte que je suis aujourd’hui et aux spécificités de mes enfants, leurs réactions et leurs demandes face aux écrans.

J’ai été élevée dans une famille où je n’ai pas eu accès aux écrans durant toute mon école primaire ou presque. Seule exception : des épisodes de Ca Cartoon et Cartoon Factory le dimanche en fin d’après-midi de temps en temps, quelques séances de cinéma pour voir les derniers Disney avec mes parents et des après-midis cinéma avec ma grand-mère pour voir et revoir avec délice le Roi et l’oiseau dans un petit cinéma parisien durant les vacances scolaires. Et j’allais oublier, je devins l’heureuse propriétaire d’une console Megadrive en fin de CM2.

Mais à partir de la 6e, les règles ont radicalement changé. J’avais désormais le droit de regarder la télévision dans le salon autant que je le souhaitais sur mon temps libre (c’est-à-dire dans la journée mais jamais après le dîner sauf pour un film en famille). Mais à une seule condition : il fallait que les devoirs soient faits et que les notes soient bonnes. Le contrat a été respecté à la lettre toute ma scolarité où j’ai visé les bonnes notes sans jamais viser l’excellence et je me suis jetée sur la télévision comme quelqu’un qui n’aurait pas mangé depuis des mois. Je me revois encore le dimanche matin, affalée devant la télé à zapper d’une chaîne à l’autre entre une émission de foot, une émission de voitures, la messe et un dessin animé aux couleurs criardes qui hurlait dans les aigus alors qu’aucun de ces programmes ne m’intéressait mais c’était juste un moyen de passer le temps et d’éviter l’ennui. Ce qui est sûr, c’est que du jour où j’ai eu la télévision en illimité j’ai arrêté de jouer – sûrement aussi parce qu’il était complètement ringard de jouer au Playmobils au collège – mais ma consommation de livres – j’étais une très grosse lectrice - a aussi énormément chuté. La télé était plus attirante et surtout demandait moins d’effort que tous les livres du monde.

Mais les écrans, c’est aussi plein d’excellents souvenirs : des épisodes de séries comme Friends ou Hartley Cœurs à vif qui servaient de socle commun avec les copines au début de l’adolescence, des moments de partage en famille le samedi soir, des parties de Mario-Kart mémorables avec des amis et puis plus tard des fous-rires salvateurs devant des vidéos d’humoristes avec ma coloc pour décompresser après d’intenses journées en prépa, des soirées à se retrouver entre amis les uns chez les autres pour regarder le nouvel épisode d’une série.

Avec le recul, je me dis aujourd’hui que l’interdiction totale de la télé en primaire était trop extrême et à l’inverse, l’autorisation sans limite ensuite l’était tout autant. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que mes enfants aient eu droit aux écrans dès l’école primaire mais avec un cadre (pas quand il y a école le lendemain, pas dans la chambre, pas à table, pas en voiture, etc.) et des limites de temps et que je ne compte pas complètement lâcher la bride aujourd’hui que ma fille est au collège.

Finalement, dans mon esprit aujourd’hui, le bon et le mauvais temps d’écran, ce n’est pas vraiment une question de temps. C’est autre chose.

Le bon temps d’écran, c’est celui qui se passe bien, qui est en accord avec mes valeurs, avec l’opinion que je me suis forgée à travers mes lectures, ma propre expérience et mon propre ressenti mais qui fonctionne aussi pour les autres parties prenantes (mon mari et mes enfants). C’est par exemple tout le temps d’écran partagé en famille où il y a un vrai moment de partage, où on rit ensemble, on pleure ensemble, on s’instruit ensemble. C’est par exemple la soirée du samedi où l’on regarde tout aussi bien des films récents et des dessins animés que des vieux films, des documentaires, des reportages. On fait un nombre incalculable de pauses tout au long du film pour répondre aux interrogations du petit dernier, expliquer le contexte, décrypter des références qu’ils n’ont pas encore, on s’impatiente parce que mon mari ne sait jamais s’arrêter dans ses explications. Ces films ou documentaires sont l’occasion d’aborder des questions importantes, on y parle de racisme, de sexisme, d’injustice, etc. Mais le bon temps d’écran, c’est aussi cette petite heure qu’ils peuvent passer seuls sur Netflix ou Disney+ le samedi et le dimanche matin pour que, nous, parents, puissions dormir un peu plus (je précise que mes enfants se sont très longtemps levés à 6h du matin tous les jours de la semaine, week-end inclus même si ça c’est aujourd’hui amélioré et que l’habitude est restée).

Il y a un cadre, il y a des limites qui sont expliquées, un accompagnement et si tout cela est compris et accepté par tout le monde, c’est du bon temps d’écran.

Le mauvais temps d’écran, c’est celui qui se passe mal, qui laisse un goût amer, une sensation de s’être faite avoir. C’est quand je demande à mon fils d’arrêter son jeu sur la Nintendo Switch au bout de 30 minutes/1h et qu’après 18 rappels, je me mets à hurler comme une furie, à menacer de la supprimer pendant des mois et qu’en face j’ai affaire à un junkie aux yeux exorbités qui hurle toute sa colère. Très clairement, la situation et la façon de la gérer n’est pas satisfaisante ni pour lui ni pour moi. Et en même temps, je le comprends, je l’ai expérimenté moi-même étant enfant. Avec mon frère, nous avions un temps limité sur la console de jeu et quand l’un de nous dépassait ne serait-ce que d’une minute le temps imparti et retardait le passage de la manette à l’autre, le second se tenait prêt à lui sauter à la gorge et cela se finissait systématiquement en pugilat. Il va falloir expérimenter d’autres méthodes jusqu’à trouver une solution satisfaisante. Les différents livres proposent d’ailleurs quelques pistes que je vais aller tester.  

Le mauvais temps d’écran, c’est aussi quand je vais 5 minutes pour me changer les idées sur les réseaux sociaux et qu’une heure après, je suis toujours là à scroller dans le vide à la recherche d’un dernier contenu sympa avant d’arrêter, c’est aussi quand en fin de journée, j’ai le téléphone dans la main alors que mes enfants essayent de me parler. Après avoir enlevé année après année toutes les notifications de mon téléphone, j’ai d’ailleurs fini par installer l’app “Opal” qui me permet de délimiter un temps pour chaque app puis de les bloquer jusqu’au lendemain matin sans que je ne puisse intervenir. C’est très efficace et c’est visiblement ce dont j’avais besoin.

Au final, ces lectures n’ont pas radicalement changé mes habitudes et ma position éducative sur la question du temps d’écran, en tout cas pour tout ce que je classe dans la catégorie “bon temps d’écran”. Pourquoi changer ce qui fonctionne aujourd’hui ? Mais rien ne dit que ce qui fonctionne aujourd’hui fonctionnera encore dans quelques mois et années, mes enfants grandissent et j’en suis bien consciente J’y ai par contre trouvé des pistes intéressantes pour tout le temps d’écran qui pose problème aujourd’hui et je sais que je m’y replongerai pour trouver d’autres pistes quand je serai confrontée à de nouveaux problèmes.

Certains ouvrages m’ont aussi conduit sur des chemins inattendus et m’ont fait beaucoup réfléchir sur d’autres sujets liés à la parentalité, alors que ce n’était pas ce que j’étais venue chercher initialement : le livre de Jonathan Haidt par exemple m’a amenée à m’interroger sur la place des enfants et ados dans l’espace public, le besoin d’autonomie et de liberté propres aux adolescents, les différences entre élever une fille et un garçon.

Et vous, vous le définissez comment le bon et le mauvais temps d’écran dans votre famille ?

Mes lectures du mois d’avril

Ce mois-ci, peu de lectures et de recommandations en dehors des 10 ouvrages cités dans l’article ci-dessus qui ont accaparé la majeure partie de mon temps libre…

  • Le MIT alerte sur les risques de dépendance émotionnelle de ChatGPT - Siècle Digital

  • Les écoles sont en train de faire disparaître les téléphones. A quand les ordinateurs ? (en anglais) - Washingtonian

  • Association entre la durée d'utilisation des médias numériques par les mères avec leurs enfants et le développement des enfants de deux ans, d'après une étude japonaise sur l'environnement et les enfants (en anglais) - Nature

  • Instagram s'associe aux écoles pour donner la priorité aux signalements de harcèlement en ligne et à la sécurité des élèves (en anglais) - Techcrunch

  • Le quart d'heure d'actu avec les élèves de Barbusse à Harnes - Telegohelle sur YouTube

Numérique sa mère !

Par Charlotte Weaver

À propos de l’auteur

Une mère de deux enfants/ados dont l’un est en primaire et l’autre vient d’entrer au collège qui se pose mille et une questions sur la parentalité à l'ère du numérique.

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