Mère, 40 ans, 2 enfants - cherche éducation au numérique désespérément

Dans l’espace public et médiatique actuel, parler du numérique et des enfants/adolescents se limite essentiellement à parler d’interdictions et de dangers. Mais pas d’éducation au numérique.

Numérique sa mère !
9 min ⋅ 22/06/2025

L’éducation au numérique est soit complètement absente du discours, soit reléguée en une phrase à la fin d’un texte sans aucune explication, soit développée par ceux qui se positionnent contre les diverses interdictions.

Tout cela donne le sentiment qu’on peut soit interdire, soit éduquer mais que les deux ne sont pas compatibles.

On peut choisir d’interdire, de réguler, pourquoi pas. Pas d’écrans avant 3 ans ou 6 ans, pas de smartphone avant l’entrée au lycée, pas de réseaux sociaux avant 15 ans. A chaque âge ses outils et ses pratiques.

Mais résout-on vraiment le problème? Probablement pas, on le décale. Croit-on vraiment que, pouf, comme par magie, nos enfants seront soudainement équipés intellectuellement pour être devant un écran à 3 ans et 1 jour ou 6 ans et 1 jour et prêts à utiliser les réseaux sociaux et avoir un smartphone entre les mains à 15 ans et 1 jour.

On ne peut pas tout interdire puis, du jour au lendemain, les jeter dans le grand bain sans leur avoir appris à nager. Certains diront que c’est exactement ce qu’ont fait les générations précédentes en découvrant le numérique sur le tard et qu’aujourd’hui ils se débrouillent très bien. Sauf que le développement du numérique a été progressif, tout n’est pas apparu d’un seul coup. Et est-on vraiment sûr, nous adultes, de si bien maîtriser le numérique ?

Interdire, pourquoi pas ? Mais il faut aussi éduquer et c’est sûrement cela qui fera la différence sur le long terme. Nos enfants méritent une éducation au numérique digne de ce nom et on est encore loin du compte.

Le problème, c’est que l’éducation au numérique n’est visiblement pas la priorité de grand monde.

Le gouvernement français, lui, a choisi son combat, ce sera l’interdiction des réseaux sociaux au moins de 15 ans. Encore une fois, pourquoi pas, mais j’ai vraiment le sentiment que c’est la solution la plus simple et la moins coûteuse. D’autant qu’en réalité, c’est déjà interdit mais pas appliqué – les réseaux sociaux indiquent que leurs services sont interdits au moins de 13 ans et la France a voté il y a quelques années une majorité numérique à 15 ans qui requiert donc l’accord des parents avant cet âge. Alors certes, ce n’est sûrement pas si simple à mettre en place car cela pose des questions d’éthique, de respect de la vie privée quand il s’agit de vérifier l’identité d’une personne ou d’utiliser la reconnaissance faciale, mais c’est avant tout une question technique. D’autant que ce sera aux acteurs de la Tech de la gérer pas à l’Etat français donc ça ne coûte pas grand-chose au contribuable.

Les acteurs de la Tech essayent, eux, pendant ce temps-là, de se refourguer la patate chaude. Il n’y a qu’à lire cet article « Vérification de l’âge : Meta, Spotify et Snap veulent refiler la responsabilité à Apple et Google » et voir les campagnes de Meta à la télé, à la radio, dans les transports avec le message : «Instagram demande à l’UE une réglementation exigeant la vérification de l’âge et un accord parental sur l’app store». Je ne sais pas s’il vaut mieux en rire ou pleurer… En tout cas, c’est l’occasion idéale pour apprendre à ses enfants le sens de l’expression « c’est l’hôpital qui se fout de la charité ».

L’avantage avec cette mesure, c’est que c’est un beau coup de com, une annonce choc, ça va rassurer certains parents et professionnels, le résultat est quantifiable rapidement, on va pouvoir faire des jolis graphs et afficher des jolis chiffres (KPIs, ROI, tout ça tout ça) sur les réseaux sociaux sans aucun contexte et sans nuance à toutes les sauces. Bref, pourquoi s’en priver…

Alors que l’éducation, ça coûte plus cher et surtout ça prend du temps. Les résultats ne seront visibles qu’après plusieurs années et les politiques au pouvoir aujourd’hui n’en tireront pas de bénéfice personnel, ce sont les suivants qui récolteront les honneurs. Sans compter que l’efficacité est plus difficilement quantifiable et mesurable.

Du côté des parents, j’ai le sentiment que ceux qui s’impliquent le plus et/ou qu’on entend le plus sur ces questions liées au numérique ont eux aussi choisi leur combat, celui de l’interdiction : interdiction des écrans avant 6 ans, interdiction des téléphones au collège/lycée ou plus largement du numérique éducatif, pas de smartphone avant le lycée, pas de réseaux sociaux avant 15 ans, etc. Ca peut être une première étape. J’ai moi-même choisi de ne pas donner de smartphone à ma fille en 6e et je souhaiterais qu’elle n’aille pas sur les réseaux sociaux avant plusieurs années. Mais à tous ces parents très impliqués, j’ai envie de leur dire, ne vous arrêtez pas en si bon chemin et battez-vous aussi pour que nos enfants aient une éducation au numérique de qualité.

Mais encore faut-il savoir ce que signifie « éducation au numérique ». Et là-dessus, il y a visiblement un gros malentendu.

Mais qu’est-ce que l’éducation au numérique ?

J’ai l’impression que beaucoup de personnes sont sceptiques et rejettent l’éducation au numérique parce qu’ils s’imaginent que cela signifie encore plus de numérique dans la vie des enfants et ados alors qu’eux militent justement pour moins de numérique dans nos vies.

Alors qu’éduquer AU numérique, ce n’est pas éduquer PAR le numérique, cela peut même se faire sans aucun outil ou support numérique notamment chez les plus jeunes.

Eduquer au numérique, ce n’est pas refourguer un iPad ou un ordinateur aux enfants ou ados pour cocher une à une les cases du bingo du numérique. C’est comme demander à des enfants de lire des romans de plusieurs centaines de pages sans jamais leur avoir appris à lire, ça n’a aucun sens.

Eduquer au numérique, ça ne se limite pas non plus à apprendre à utiliser un appareil photo, une tablette, un ordinateur, un logiciel. C’est même secondaire. Les outils, apps, logiciels du quotidien sont aujourd’hui conçus pour être le plus intuitif possible avec des interfaces « frictionless » comme disent les anglo-saxons, c’est-à-dire des interfaces que l’on peut manipuler sans effort. Pratiquement tout le monde de 2 à 99 ans peut réussir (parfois après une petite formation ou un accompagnement) à utiliser les fonctionnalités de base de ces interfaces. Même ma grand-mère de 90 ans, sur la fin de sa vie maniait avec brio l’art de l’iPad et était capable de nous envoyer des emails et d’organiser des visio sur Skype. Alors qu’elle n’avait jamais utilisé un ordinateur de sa vie, que les premières années où elle avait eu un téléphone portable, elle avait noté sur des petites fiches Bristol de couleurs toutes les étapes à suivre pour utiliser son téléphone qu’elle avait attachées à son téléphone avec des élastiques et qu’elle avait enregistré en toute bonne foi un message de répondeur où elle épelait son nom et qui a dû provoquer le fou rire de tous ceux qui sont un jour tombés dessus : « J-A-N-I-N-E n’est pas disponible pour le moment ». On partait donc de loin…

Eduquer au numérique, c’est bien plus que cela. Et si certaines compétences numériques peuvent s’acquérir facilement par soi-même ou avec un peu d’aide, d’autres nécessitent une vraie éducation, régulière et constante et ne s’apprennent pas en 5 minutes.

Eduquer au numérique c’est :

  • Savoir chercher de l’information sur Internet, comprendre la différence entre information et opinion, faire preuve d’esprit critique, évaluer les sources d’informations et l’information elle-même.

  • Comprendre le fonctionnement de son cerveau, les biais cognitifs et comment tout cela va jouer un rôle dans nos usages du numérique.

  • Comprendre comment fonctionnent les algorithmes, ce qu’est l’IA, ce qu’est la programmation et en connaître les bases, le fonctionnement du Web, des ordinateurs, etc.

  • Comprendre le fonctionnement économique, politique de ce monde numérique, qui en sont les acteurs, quelles sont les lois, comment le numérique a un impact sur la citoyenneté et la démocratie, etc.

  • Savoir gérer son identité en ligne, être conscient des risques, comprendre le cyberharcèlement et comment y faire face, etc.

Et il y a sûrement plein d’autres compétences à acquérir dont je n’ai même pas conscience.

Et ces compétences-là, non, elles ne sont pas innées, elles s’apprennent.

Et c’est d’ailleurs tout le problème de ma génération, celle qui est née au milieu des années 80 sans le numérique mais qui a ensuite grandi avec. Nos familles se sont progressivement équipées d’ordinateurs quand nous étions au collège, Internet a fait son apparition vers le milieu/fin de nos années collège, nous avons été équipés de téléphones portables (les fameux frigos à 9 touches) en arrivant au lycée puis nous avons progressivement eu des ordinateurs portables lors de nos études supérieures. Et tout le monde - nos parents, nos familles, nos enseignants, les médias, les politiques - nous a répété inlassablement que pour nous le numérique/les ordinateurs/internet, c’était inné, intuitif, instinctif, que nous étions naturellement à l’aise, que nous savions faire parce que nous avions grandi avec. Or c’était complètement faux…

Oui, nous étions plus à l’aise que les adultes dans ce monde numérique, non pas parce que nous le maitrisions mieux mais parce qu’on se posait moins de questions. On fonçait tête baissée sans aucune conscience des risques éventuels (le propre de l’adolescence, non ?). Alors que nos parents, eux, étaient plus prudents, mesurés, ils avaient peur de mal faire et conscience qu’ils ne maîtrisaient pas. Comme mon père qui pendant des années a tenu à lire toutes les conditions générales d’un logiciel avant de l’installer parce qu’il voulait « savoir ce à quoi il s’engageait » ce qui nous rendait fous mon frère et moi parce que cela décalait parfois l’installation dudit logiciel de plusieurs jours (mais il n’avait peut-être pas tort…). Ou qui était en panique à chaque fois que l’un de nous changeait le fond d’écran car il était convaincu que l’ordinateur avait été infecté par un virus. C’est sûr que comparativement, on était plus à l’aise…

Et personne ou presque ne nous a éduqué au numérique. Pas nos parents qui n’en savaient pas plus que nous et pas l’école non plus. J’ai juste le souvenir (très bon d’ailleurs) au début du collège d’une professeur de français qui nous avait fait créer une édition de journal où il avait fallu trouver les sujets, chercher l’information (pas sur Internet, ça n’existait pas encore), réfléchir à la maquette et taper les articles sur Word et d’un cours de Technologie toujours au collège où on avait appris à utiliser Word et Excel et notamment les règles de typographie et les formules Excel. Mais après cela, rien… jusqu’à ce que j’arrive en Master. Master qui portait sur l’information et le numérique : autant dire que ça aurait été un comble de ne pas recevoir de formation au numérique pendant ces deux années… Et c’est vraiment à ce moment-là que j’ai pris conscience de l’importance de l’éducation au numérique.

Les plus jeunes ont besoin d’être éduqués au numérique même s’ils sont nés dedans.

Cette éducation au numérique peut commencer dès le plus jeune âge et il n’y a pas besoin de recourir à des outils numériques pour le faire.

Car la question du numérique s’immisce vite dans la vie de nos enfants. Et ça commence au sein de la famille. Chez moi, mes enfants ont commencé à évoquer le numérique dès l’âge de 3 ou 4 ans dans mes souvenirs même s’ils n’y ont pas été exposés directement durant leurs premières années. Mais nous, leurs parents l’étions et ils le voyaient : nous travaillions sur ordinateur, nous avions des smartphones, etc.

Je revois ma fille de 3 ou 4 ans me dire à chaque fois que je ne savais pas répondre à l’une de ses questions « Mais Maman, tu n’as qu’à chercher sur ton Ternet ». Parce que pour elle, ce n’était pas « Internet » mais « Un Ternet » et c’était donc déclinable à toutes les sauces : ton Ternet, son Ternet, est-ce que j’aurais moi aussi un jour un Ternet. Elle se représentait cela comme un monde un peu magique détenteur de toutes les connaissances du monde et personnalisé selon les individus. Et c’est aussi ce qu’est le numérique et notamment le Web : une bibliothèque universelle et une véritable ouverture au monde. Il n’y a pas que le négatif que l’on pointe tant aujourd’hui. Et dès cet âge-là, il a bien fallu évoquer la question du numérique et commencer à éduquer, sans écran, sans vraiment savoir comment faire.

A l’école, le besoin d’éducation au numérique s’est fait ressentir un peu plus tard. Vers le CE2, CM1, je dirai quand mes enfants ont commencé à avoir des exposés, des questions auxquelles il fallait répondre en cherchant de l’information notamment sur Internet. Ils avaient un sujet qu’ils avaient choisi ou qu’on leur avait imposé et quelques consignes sur ce qui était attendu (le format de l’exposé, la durée, le nombre de parties, etc.) mais rien sur ce qui se passe entre les deux (comment on cherche de l’information, comment on choisit ses sources, comment on sélectionne certaines informations et pas d’autres, comment structurer son exposé, comment utiliser Word ou PowerPoint quand c’est un des formats de rendu demandé, etc).

Mais alors qui doit se charger de cette éducation au numérique ? Les parents, l’école, les deux, personne, c’est une responsabilité collective de la société toute entière ? On fait comment ? 

C’est ce que nous verrons dans les deux prochaines éditions de cette newsletter (c’est tellement long que j’ai finalement décidé de le décliner en feuilleton de l’été…).

Dans la prochaine édition, on regardera en détail ce qui est prévu à l’école en matière d’éducation au numérique dans les programmes et comment ça se passe dans la réalité. Et spoiler : entre la théorie et la pratique, il y a un monde et c’est surtout très inégal selon l’école, les enseignants, etc. Alors que pourtant, il y a des professionnels de l’éducation compétents et formés sur ces sujets et de très nombreuses ressources mais il y a visiblement un problème de moyens notamment humains et de temps alloué à cet enseignement.

Et dans la suivante, on réfléchira à ce qu’on peut faire de notre côté en tant que parent pour éduquer nos enfants au numérique. Là aussi, il existe tout un écosystème de personnes qui se démènent pour aider les parents à éduquer au numérique mais aussi à être suffisamment formés et informés sur la question du numérique. Mais ils ne sont pas forcément très visibles.

Bref, tout un programme !

Mes lectures du mois

  • TikTok aide les jeunes à méditer et promeut le “bien-être” : on n’arrête pas le cynisme - Telerama

  • "Les propagandes auxquelles je ne céderai jamais" : quand TikTok affirme son esprit critique - Radio France

  • Instagram fait de la politique dans les gares : ses publicités ne manquent pas de culot - Numerama

  • Le Contrôle De L'âge, Nouveau Terrain d'Affrontement Entre Les Réseaux Sociaux Et Les Stores - Usine Digitale

  • Enfants et réseaux sociaux : le temps passé en ligne s’envole, les troubles mentaux aussi - Siècle Digital

  • The truth about kids and screentime: are yours getting too much? - The Sunday Times

  • Problematic Social Media Use Is Associated With Believing in and Engaging With Fake News - PLOS One

  • Balance Phone, le téléphone catalan qui combat l’addiction aux écrans - La semaine du Roussillon

  • En Corée Du Sud, Les « No Kids Zones » Fleurissent Dans Les Cafés Et Les Restaurants - Le Monde

  • Not second screen enough’: is Netflix deliberately dumbing down TV so people can watch while scrolling? - The Guardian

  • Protection de l'enfance en ligne : beaucoup de paroles - Radio France

  • Ce que dit (et ne dit pas) ce sondage sur l’appétit des Français pour les espaces « no kids » - Huffington Post

  • More than half of top 100 mental health TikToks contain misinformation, study finds - The Guardian

  • Interdire les réseaux sociaux en dessous de 15 ans, dans toute l’Europe ? Le premier frein est politique - RTBF

  • Cellulaire interdit à l’école : et si on impliquait les élèves? - Ecole branchée

  • Les téléphones portables nuisent à votre relation avec vos enfants et à leur santé mentale - Sud Ouest

  • En Finlande, la lutte contre la désinformation commence dès l'école - Geo

  • Développer L’éducation À Une Citoyenneté Numérique Et Démocratique en Europe - Hermès la revue

  • Mauvaise réponse à une vraie question" : Projet Voltaire, le logiciel d'orthographe qui divise les profs - Marianne

  • Aurore Bergé veut réguler les influenceurs… et braque les plateformes - Politico

  • « Pause numérique » dans les collèges : quel bilan ? - Edtech Actus

  • Screen time is both a cause and symptom of kids’ bad behavior, according to new research - CNN

  • ‘No smartphones before 14; no social media until 16’: The Anxious Generation author on how to fight back against big tech - the Guardian

  • Gen Zs favour social media ban for under 16s as digital fatigue hits - Deloitte

  • Liens vagabonds : Génération connectée, génération en quête de déconnexion - Meta-media

  • Journaliste-Influenceur : moins de média, plus de service ? - Meta-Media

  • Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans : est-il possible d’instaurer une telle mesure en France ? - Libération

  • Écrans et enfants : quand la recherche publique flirte avec les intérêts privés - France Info / Radio France Dans cet article, la journaliste accuse plusieurs chercheurs français d’avoir des liens d’intérêts avec des acteurs du numérique. L’un des chercheurs cité, Frank Ramus, réfute tout lien d’intérêt et a publié un droit de réponse sur son site après qu’il ait été refusé par Radio France : Droit de réponse à « l’enquête » de France Info. Une autre chercheuse mise en cause dans l’article, Séverine Erhel, a indiqué sur ses réseaux sociaux qu’elle était également en train de préparer un droit de réponse.


Numérique sa mère !

Par Charlotte Weaver

À propos de l’auteur

Une mère de deux enfants/ados dont l’un est en primaire et l’autre vient d’entrer au collège qui se pose mille et une questions sur la parentalité à l'ère du numérique.

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