A l’heure de l’IA, quelles règles du jeu scolaire transmettre à nos enfants ?

De génération en génération, on est nombreux à avoir reçu le même mode d’emploi : « Travaille bien à l’école. Choisis une filière porteuse. Obtiens un bon diplôme. Trouve un emploi stable et tu auras une bonne vie. »

Numérique sa mère !
10 min ⋅ 04/06/2026

Pourtant, ce récit repose sur une idée implicite : les compétences les plus valorisées hier seront encore celles qui compteront demain. Et ça, ce n’est plus du tout une évidence. 

L’essor de l’IA transforme à grande vitesse notre rapport au travail et aux compétences. Là où l’école a longtemps mis l’accent sur l’acquisition de savoirs et connaissances, de plus en plus d’experts soulignent désormais l’importance de qualités plus humaines - les fameuses soft skills, savoir-être et autres compétences psychosociales : la capacité à travailler en équipe, à résoudre des problèmes complexes, à exercer son esprit critique, à faire preuve d’adaptabilité, de créativité, de leadership, de résilience, savoir apprendre à apprendre, etc. 

Le contexte et le monde dans lequel on vit est aussi en train de changer. La durée de vie moyenne d'une compétence technique ou savoir-faire est de 2 ans aujourd'hui et parfois même de quelques mois dans certains domaines contre 30 ans en 1987 (OCDE). Selon le Ministère de l’Economie, 50% des métiers de 2030 n’existent pas encore.  Et on entend de plus en plus, qu’après les « cols bleus », ce sont désormais les emplois de « cols blancs » qui sont désormais menacés, délocalisés dans des pays à bas coûts ou remplacés par l’IA et que ceux qui sont les plus à risques, ce sont les jeunes prêts à entrer sur le marché du travail.

Mais alors, qu’est-ce que je leur raconte, moi, à mes enfants ? 

Parce que qu’on le veuille ou non, on transmet tous un récit sur les règles du jeu de l’école et l’IA vient désormais le questionner. 

Cette question m’accompagne depuis plusieurs mois, elle revient en permanence, je doute, je change d’avis au fil de mes lectures, de mes observations et de mes échanges. Aujourd’hui encore, je ne prétends pas avoir de réponse définitive. C’est sûrement ce qu’il faut à tout prix éviter d’ailleurs…

J’ai essayé de prendre du recul pour dessiner une vision plus globale de ce qui se joue maintenant et c’est cette réflexion, encore en mouvement, que je vous partage aujourd’hui.

Le système scolaire : un jeu dont les règles se compliquaient déjà avant l'arrivée de l'IA ?

Le récit que nous transmettons à nos enfants sur l'école, l'orientation et leur avenir repose largement sur ce que nous avons nous-mêmes reçu, vécu et cru comprendre du système scolaire. En quelque sorte, nous leur transmettons les règles d'un jeu. Sauf qu'ici, gagner ou perdre n'est pas sans conséquence.

Sur le papier, les règles semblent simples : tous les joueurs démarrent au même point, avec les mêmes chances de réussir. Mais on se rend vite compte que la réalité est plus nuancée.

Certains connaissent les règles depuis plusieurs générations. D'autres les ont apprises récemment. D'autres encore doivent les découvrir seuls. Certains commencent avec davantage de cartes en main et ce n'est pas une question d'intelligence. Certains disposent de raccourcis, d'astuces ou de cartes joker qui n'apparaissent dans aucun règlement officiel. Et plus le temps passe, plus le niveau de jeu semble élevé et les règles complexes.

Pour comprendre où j'en suis aujourd'hui dans ma compréhension de ce jeu, il faut remonter quelques générations en arrière.

Dans ma famille, avant 1945, personne n'avait jamais gagné une partie. Mes ancêtres étaient ouvriers ou paysans, et personne n'avait dépassé le certificat d'études. Après-guerre, les adultes — surtout les hommes — ont progressivement gravi l'échelle sociale grâce au travail et ont fini par atteindre en fin de carrière le sacro-saint statut de « cadre ».

Leur espoir tenait en une ligne : que leurs enfants réussissent là où eux n'avaient pas eu l'occasion de jouer.

Le message transmis à mes parents était en apparence simple : « Travaille bien à l'école et tu auras une vie meilleure que la nôtre. »

À l'époque, nul besoin de stratégie sophistiquée. On suivait la notice officielle : école publique de secteur, bonnes notes, devoirs faits sérieusement, et des parents attentifs pour vérifier que tout était en ordre. Dans ma famille, cette recette a plutôt bien fonctionné. Beaucoup sont devenus ingénieurs en suivant le parcours filière scientifique, prépa, école d'ingénieur puis entrée relativement fluide sur le marché du travail (même si mon père nous rappelle régulièrement, qu’il faisait partie de la première promotion que les entreprises ne venaient pas directement chercher à la sortie de l’école…)

Lorsque j'étais enfant, le discours avait légèrement évolué. Le message restait : « Travaille bien à l'école si tu veux avoir une vie aussi confortable que la nôtre ou meilleure. » Mais derrière cette apparente continuité, il y avait quelques divergences et une stratégie un peu plus sophistiquée.

Pour mon père, peu enclin à la prise de risque, il existait une seule façon de gagner : la sienne. Filière scientifique, prépa, école d'ingénieur.

Pour ma mère, infirmière et passionnée par son métier, les études et le diplôme comptaient, mais il était tout aussi important d'exercer un métier qui nous plaise. Pour elle, il existait plusieurs manières de réussir sa vie.

C'est d'ailleurs sa vision qui nous a le plus influencés. Aucun de nous n'est devenu ingénieur. Ceux que nous côtoyions semblaient souvent peu épanouis dans leur travail, et la contradiction entre le discours et ce que nous observions au quotidien était difficile à ignorer.

Mon parcours a donc ressemblé à ceci : école et collège de secteur, avec les options allemand et latin pour intégrer une « bonne classe ». Puis un changement de lycée grâce à la carte joker « choisir une option qui n’existe pas dans son lycée de secteur ». 

J'ai choisi une filière littéraire par goût, alors même que l'époque répétait à l'envi : « Avec S, tu pourras tout faire. » J'avais pourtant de meilleurs résultats en sciences. Ont suivi une prépa littéraire, une université renommée, puis un master dans une école qui contenait les lettres E.N.S (Ecole Nationale Supérieure) parmi les six lettres que composaient son acronyme, ce qui suffisait à rassurer mes parents.

En revanche, pas de cours particuliers, pas d'activités extrascolaires stratégiquement choisies, et aucune réflexion autour du privé.

C'est au lycée que j'ai commencé à comprendre que tous les joueurs ne disposaient pas du même jeu de cartes. Dès les premiers jours, j'ai découvert des élèves qui entretenaient avec le savoir un rapport radicalement différent du mien. C’était rendez-vous en terre inconnue…

Chez moi, le savoir, c’était comme l’argent, ça s’empilait et ça se conservait bien au chaud en cas de besoin ou de coup dur. Chez eux, le savoir était vivant. On s'en servait pour débattre, argumenter, relier les idées, construire des raisonnements. Les connaissances circulaient librement dans les conversations familiales. Elles étaient utilisées, transformées, parfois même consommées avec une certaine forme de désinvolture absolument fascinante. 

Et cela, ils ne l'avaient pas appris à l'école. Ils l'avaient appris chez eux.

J'ai alors compris quelque chose d'important : je pouvais être une bonne élève et réussir scolairement. Mais il existait une autre forme d'aisance intellectuelle à laquelle je n'avais pas accès. Et je n’avais pas la moindre idée de comment faire pour l’acquérir ni même par où commencer.

Le récit que je transmets aujourd'hui à mes enfants est d'une autre nature.

D'abord parce qu'ils sont nés en Angleterre et qu'ils ont commencé leur scolarité dans un système très différent du système français.

Pour la première fois, je me suis retrouvée dans une position inconfortable : celle de quelqu’un qui ne connaît pas les règles du jeu et qui ne peut s'appuyer sur aucun proche les ayant déjà déchiffrées.

Car entre les discours officiels et ceux des autres parents, il existe souvent un fossé. Et lorsqu'on débarque dans un système inconnu, il est difficile de distinguer ce qui relève d'une réalité objective de ce qui tient à la peur collective.

Dans le quartier où j’habitais à Londres, avant même le premier anniversaire de mes enfants, le sujet principal des discussions entre parents concernait déjà l'école primaire. Plus précisément : comment obtenir une place dans une « bonne » école publique.

Selon les parents du quartier, l'écart entre deux écoles pouvait être déterminant pour la suite du parcours scolaire. Le privé existait, bien sûr, mais à près de 30 000 £ par an, il ne constituait pas une option réaliste pour nous.

Restait le système public (avec des écoles laïques, anglicanes, catholiques, etc.), où les écoles étaient évaluées par un organisme, l'Ofsted, et classées selon différentes catégories. Tout le monde rêvait d'une école « Outstanding ». Le problème, c'est que tout le monde ne pouvait pas y entrer.

Dans notre quartier, l'école publique la plus recherchée était une école anglicane. 30 places en première année seulement : 10 places sur la distance entre le domicile et l’école et 20 places basées sur l’assiduité à la messe + la distance - avec une priorité pour les frères et sœurs et les enfants suivis par les services sociaux.

Au départ, je trouvais le système complètement absurde. Mais, en même temps, personne n’a envie que son enfant soit potentiellement hors-jeu dès le premier tour.

Alors j’ai fait comme tout le monde et c'est ainsi que je me suis retrouvée, chaque dimanche matin, avec ma fille de deux ans à la messe de l'église du quartier au nom particulièrement bien choisi « Joyful Noise » (humour anglais quand tu nous tiens…). On pouvait y croiser tous les parents du quartier, quels que soient leur origine, leur milieu social ou leur religion. 

Il fallait être présent régulièrement avec son enfant, commencer à venir au moins 2 ans avant de postuler, récupérer un ticket de présence dont la couleur changeait chaque semaine et le restituer à la fin de l'office, signer le registre de présence. Toutes ces précautions existaient parce que certains parents avaient déjà tenté de contourner les règles et ils étaient créatifs : envoyer des baby-sitters à leur place, venir avec un autre enfant un peu plus âgé et donc un peu plus calme, se pointer 5 minutes avant la fin juste pour signer le registre, devenir hyper impliqué dans la vie de l’église en espérant gagner quelques place, faire des dons très généreux, etc. Mais le prêtre était inflexible, tout le monde était logé à la même enseigne, du simple citoyen à la députée qui représentait l’arrondissement au parlement britannique. 

Avec le recul et malgré le ridicule de la situation, c'est dans ce contexte que j'ai noué les plus belles amitiés de ma vie londonienne. Car se retrouver chaque dimanche, s’aider mutuellement pendant 1h/1h30 pour faire en sorte que nos enfants ne repeignent pas les bancs de l’église avec leurs crayons et leurs stickers Reine des neiges, ne courent pas dans les allées, ne laissent pas des miettes partout tel un petit Poucet ou hurlent à plein poumons, puis enchaîner sur 2h au parc à côté quel que soit le temps pour décompresser en enchaînant des cafés et en partageant nos galères de parents de la semaine, ça créé des liens indéfectibles ! 

Lorsque nous sommes rentrés en France, je pensais retrouver un terrain familier. 

Après tout, ici, je connaissais les règles. Ou du moins, c'est ce que je croyais.

Car entre la fin de ma propre scolarité et aujourd'hui, le niveau de jeu semblait avoir considérablement augmenté.

J'ai vu des amies inscrire leurs enfants dans le privé dès le primaire alors qu'elles avaient elles-mêmes effectué toute leur scolarité dans le public et en étaient de ferventes défenseuses.

J'ai entendu parler de coachs Parcoursup, de stratégies d'établissement soigneusement calculées, de changements de lycée en fin de parcours pour optimiser un dossier ou une moyenne.

J'ai entendu certains parents affirmer que seule une poignée de prépas et le top 3 des écoles d’ingénieurs ou de commerce ouvraient encore réellement les portes de l'avenir.

Je ne sais pas quelle part de ces discours relève de la réalité et quelle part relève de la panique collective.

Mais une chose est certaine : ils existent.

Et ils génèrent une anxiété considérable, aussi bien chez les parents que chez les adolescents.

De notre côté, nous avons fait le choix d’une école privée sous contrat proposant une section bilingue. Je souhaitais que mes enfants puissent conserver l’anglais alors même que nous ne le parlions pas à la maison et j’espérais retrouver une approche pédagogique proche de celle qu'ils avaient connue et aimée en Angleterre.

Et, je l'avoue, le fait que l'établissement ait une bonne réputation et aille jusqu'au lycée représentait clairement une certaine source de tranquillité.

Aujourd'hui, le message que je transmets à mes enfants est globalement le suivant :

« Essaie de bien travailler à l'école. Non pas parce que c'est la seule façon de réussir sa vie, mais parce que c'est encore, à ce jour, l'une des stratégies les plus efficaces pour garder le plus de portes ouvertes le plus longtemps possible. Car ce qu’on a envie de faire dans la vie à 10 ans est parfois très éloigné des aspirations que l’on peut avoir à 20/25 ans. Et si un jour tu empruntes un autre chemin, sache qu'il existe aussi des chemins de traverse. Ils sont parfois plus longs, parfois plus coûteux, mais ils existent. »

Car au fond, ce que je souhaite pour eux n'a jamais vraiment changé. J'aimerais qu'ils puissent être libres, heureux et qu’ils puissent construire une vie qui leur ressemble sans connaître la précarité.

Mais est-ce que je ne fais pas fausse route?

Car si les règles du jeu scolaire semblaient déjà devenir de plus en plus complexes, que se passe-t-il lorsque l'intelligence artificielle commence, elle aussi, à rebattre les cartes ?

Alors, que change réellement l'IA ?

Ma réponse, après plusieurs mois à lire, observer et douter, est peut-être décevante : l'IA ne change pas encore vraiment le jeu scolaire.

J’ai surtout le sentiment d'être confrontée à deux récits qui coexistent sans vraiment se rencontrer.

Le premier est celui de l'école telle qu'elle existe aujourd'hui. Le second est celui du monde du travail tel qu'on nous dit qu'il sera demain.

Dans les discours sur l'IA, on entend souvent que l'école doit se réinventer. Qu'elle doit moins transmettre des connaissances et davantage développer la créativité, l'esprit critique, la collaboration, l'adaptabilité ou encore la capacité à apprendre tout au long de la vie.

Une enquête récente sur le futur de l'éducation menée par GoStudent — un acteur du soutien scolaire, et ce n'est pas anodin — auprès de près de 6 000 parents, élèves, enseignants et professeurs particuliers à travers l'Europe résumait ainsi la situation :

« En 2025, l'éducation se trouve à un tournant décisif où l'IA redéfinit les règles du jeu. Il est clair que les méthodes d'enseignement et d'évaluation ne suffisent plus pour préparer les élèves aux défis et aux opportunités du monde de demain. »

Et ce type de message, on le retrouve à beaucoup d’endroits : dans les médias, les conférences, les discours des acteurs de la tech, chez certains acteurs de l'éducation et de la formation. Les entreprises aussi véhiculent de plus en plus ce récit.

Sauf que lorsque je regarde l'école telle qu'elle fonctionne aujourd'hui et ce qu’on nous dit qu’elle devrait être, j'ai du mal à croire que nous assisterons à une véritable révolution avant la fin de la scolarité de nos enfants.

Pour réussir à l'école aujourd'hui, il faut toujours apprendre beaucoup de choses, les comprendre, les mémoriser, les restituer de manière organisée pour obtenir de bons résultats. Et c’est ça qui permet d’avoir le choix lorsqu’on entre dans le supérieur.

L'IA ne remet pas encore fondamentalement en cause cette logique. Du moins, pas encore.

Elle rend juste certaines modalités d'évaluation plus fragiles ou parfois obsolètes. Les devoirs notés réalisés à la maison, certains projets ou certaines productions écrites sont déjà plus difficiles à interpréter qu'auparavant.

Sauf que pendant ce temps-là, les entreprises semblent raconter une autre histoire.

Une histoire où les diplômes compteraient moins et où les compétences comportementales deviendraient déterminantes.

Pourtant, lorsque plusieurs centaines de candidatures arrivent pour un même poste, il faut bien effectuer une première sélection. Et dans cette phase-là, le diplôme continue souvent de jouer un rôle important, d'autant plus lorsqu'il s'agit de jeunes diplômés qui disposent encore de peu d'expérience à faire valoir.

C'est peut-être là que se niche une partie du malentendu. Les soft skills comptent probablement davantage qu'hier. Mais cela ne signifie pas que les diplômes ont cessé de compter.

En tant que parent, il est difficile de ne pas se sentir pris entre ces deux récits.

L’école dit :

« Réussissez votre scolarité et tout devrait bien se passer. »

L’entreprise répond :

« Cela ne suffira pas. »

Et c'est peut-être cela qui génère aujourd'hui autant d'anxiété.

Parce qu'après les bonnes notes, les bonnes options, les bons établissements et les bons diplômes, une nouvelle injonction apparaît : développer les bonnes soft skills.

Alors comment on fait ?

Quel récit transmettre à mes enfants aujourd'hui ?

Je repense souvent à ces élèves du lycée, dont certains sont devenus des amis. Ce qu'ils avaient, personne ne le leur avait enseigné formellement. Ça s'était construit dans la durée — par les conversations familiales, les lectures, les débats, les expériences accumulées. Pas par un cours supplémentaire.

C'est peut-être en partie là que se niche la réponse à la question des compétences psychosociales. On ne devient pas capable de collaborer, de naviguer dans l'incertitude ou de faire preuve de discernement parce qu'on a suivi un module de trois heures. On ne développe pas un esprit critique à partir de rien, ni une vraie créativité à partir d'une page blanche.

Il y a une théorie qui dit qu'on ne devient expert dans quelque chose qu'après 10 000 heures de pratique. C'est cohérent avec ce que j'ai observé dans ma propre expérience : il m'a fallu une dizaine d'années pour avoir le sentiment de maîtriser réellement ce que je faisais.

Je crois que c'est vrai aussi pour ces compétences-là. Quand on finit ses études, on a emmagasiné beaucoup d'informations, transformé certaines en connaissances, acquis quelques réflexes pratiques au fil des stages. Mais l'expertise — la capacité à relier les idées, à sentir une situation, à savoir quand quelque chose cloche — c'est le travail de toute une vie et ce n’est pas encore automatisable par l’IA. Les savoir-être se construisent dans la durée, par les projets, les échecs, les retours d'expérience. L'école peut créer des conditions favorables. Elle ne peut pas faire le travail à la place de la vie.

Certains pays y arrivent mieux que d'autres, c'est vrai. Pour avoir observé de près le système britannique, je peux témoigner que ces compétences y sont davantage présentes — mais rarement sous forme de cours dédiés. Elles sont intégrées dans les pratiques pédagogiques elles-mêmes : projets collectifs, débats, “personal essays”, travaux interdisciplinaires. C'est une culture pédagogique entière, construite sur des décennies, pas une ligne ajoutée à un programme. On ne transplante pas ça d'un système à l'autre par décret.

Ce dont nos enfants ont peut-être le plus besoin — notamment en dehors de l'école — ce n'est donc pas d'un programme augmenté ni d'une activité de plus.

C'est nous.

Pas nous en tant que managers de leur scolarité, coordinateurs de leur agenda ou optimiseurs de leur dossier. Mais nous en tant que personnes qui pensent à voix haute devant eux, qui débattent à table, qui montrent qu'on peut changer d'avis, qu'on peut ne pas savoir, qu'on peut recommencer. Ce rapport vivant au savoir que j'avais observé au lycée, il ne venait pas de cours particuliers ni d'activités extrascolaires bien choisies. Il venait de la façon dont le savoir circulait dans ces familles, librement, sans qu'on leur demande de le restituer.

Je mesure ce que cette observation a d'inconfortable. Ce rapport au savoir-là, tout le monde n'y a pas accès de la même façon. C'est précisément ce qui rend le sujet si difficile et si important. Mais je n’ai pas la solution.

Ce que nous pouvons offrir à nos enfants, c'est aussi du temps non structuré. Du temps pour s'ennuyer, explorer, échouer sans que personne ne note ni n'optimise. Les jeunes enfants sont naturellement curieux, agissent comme de vrais petits scientifiques. Il s'agit peut-être moins de leur inculquer ces qualités que de ne pas les laisser s'éteindre sous la pression de l'agenda et des écrans.

Pendant longtemps, les adultes ont pu transmettre à leurs enfants une promesse relativement simple :

« Travaille bien à l'école et tu auras probablement une vie meilleure. »

Je ne suis plus certaine que nous puissions faire une telle promesse aujourd'hui.

Ce que je peux dire à mes enfants, en revanche, c'est que les savoirs comptent toujours. Que les diplômes continuent d'ouvrir des portes. Que la curiosité, l'envie d'apprendre, la capacité à coopérer et à s'adapter deviendront probablement encore plus précieuses. Que le jeu scolaire n'a pas disparu, même si le monde qui l'entoure évolue plus vite qu'avant.

Mais aucune de ces choses n'offre plus les garanties qu'elles semblaient offrir aux générations précédentes.

Car ils auront à vivre dans un monde dont personne ne connaît vraiment les contours.

Et peut-être qu'au fond, c'est cela que l'IA change le plus profondément.

Non pas les règles du jeu scolaire elles-mêmes, mais notre rapport à l'avenir, notre rapport à la réussite. Et notre capacité à accepter que personne ne sait vraiment à quoi ressemblera le monde dans lequel nos enfants deviendront adultes.

La compétence la plus importante sera peut-être alors celle que nous devons apprendre ensemble : Avancer sans perdre pied malgré l'incertitude.

Numérique sa mère !

Par Charlotte Weaver

À propos de l’auteur

Une mère de deux enfants/ados dont l’un est en primaire et l’autre vient d’entrer au collège qui se pose mille et une questions sur la parentalité à l'ère du numérique.

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