En quoi consiste vraiment l’éducation au numérique à l’école ?

Je pensais naïvement pouvoir maintenir le rythme mensuel de la newsletter pendant l’été. Force est de constater que le dernier numéro date de juin et que nous sommes fin septembre. Je ne dirai donc pas que c’est un échec, juste que cela n’a pas marché... Et je tâcherai de m’en souvenir pour l’année prochaine.

Numérique sa mère !
15 min ⋅ 23/09/2025

Reprenons donc à l’endroit où nous nous étions arrêtés. J’y évoquais le fait que, si la question du numérique et des écrans est un sujet qui semble de plus en plus intéresser les médias et l’opinion publique - et c’est tant mieux -, elle est pratiquement toujours évoquée sous l’angle des dangers et des interdictions.

L’éducation au numérique ne fait, elle, que rarement les gros titres.

Pourtant, cette éducation au numérique est cruciale, et ce n’est pas moi qui le dis : l’UNESCO, l’OCDE, le Conseil de l’Europe et même le ministère de l’Education Nationale s’accordent à dire que cette éducation est clé pour naviguer dans le monde d’aujourd’hui et de demain et pour former des citoyens éclairés.

Mais qui doit s’en charger : les parents, l’école, la société, d’autres institutions ? Comment se répartit-on les rôles ?

Dans cette nouvelle édition, c’est du côté de l’école que nous allons tourner notre regard, pour tenter de comprendre ce qui est prévu tout au long de la scolarité de nos enfants en matière d’éducation au numérique.

Je précise d’emblée qu’il n’est pas question ici de critiquer les enseignants, j’ai énormément de respect et d’admiration pour tout ce qu’ils font pour nos enfants. Mon but est de comprendre ce qui est prévu, parce que, pour moi, ça n’a jamais été clair et ça n’a pratiquement jamais été évoqué au sein des écoles que mes enfants ont fréquentés. Comprendre ce qui est prévu puis comparer avec ce qui est effectué, est, il me semble, une base utile pour se positionner en tant que parent sur cette question d’éducation au numérique.

Littératie numérique : un enjeu mondial majeur mais personne n’a encore le niveau

Au niveau international et dans un certain nombre de pays, il existe un terme pour désigner l’éducation au numérique : on parle de « digital literacy », soit « littératie numérique » en français. 

Mais ce terme est très peu utilisé en France et on a plutôt affaire à une multitude d’appellations différentes : éducation (au) numérique, développement de compétences numériques, éducation aux médias et à l’information, sciences numériques et j’en passe.

L’UNESCO définit cette « littératie numérique » de la manière suivante :

« La littératie numérique implique l'utilisation confiante et critique d'une gamme complète de technologies numériques pour l'information, la communication et la résolution de problèmes de base dans tous les aspects de la vie. Elle s'appuie sur des compétences de base en TIC : l'utilisation des ordinateurs pour récupérer, évaluer, stocker, produire, présenter et échanger des informations, et pour communiquer et participer à des réseaux collaboratifs via Internet. ».

Et parce que cette définition n’est pas forcément très parlante, on trouve sur le site de l’UNESCO un tableau que je vous mets ci-dessous qui présente un cadre global des compétences en “littératie numérique” qu’il faudrait avoir acquis à l’âge adulte.

Cette littératie numérique est même évaluée chez les jeunes et les adultes avec différents indicateurs. Et ils nous disent tous une chose : aucun pays n’a aujourd’hui le niveau mais certains encore moins que d’autres.

On citera tout d’abord l’enquête Icils menée en 2023 (elle a lieu tous les 5 ans et la prochaine aura donc lieu en 2028) par l’association internationale IEA. Elle évalue les compétences numériques des élèves du niveau de 4e à travers le monde.

Les européens ont un objectif ambitieux par rapport aux résultats de cette enquête : que la proportion d’élèves avec des compétences numériques insuffisantes soit inférieure à 15% d’ici 2030. Sauf qu’aujourd’hui, la moyenne européenne est à 42% d’élèves avec un niveau insuffisant et la France est à 43% - en 2018, on était à 43.5 % donc on ne peut pas dire qu’on ait beaucoup progressé. Le meilleur est la république Tchèque avec 29% et le pire est la Grèce avec 60%.

Source : Ministère de l’Education Nationale

Et si on ne se contente pas de regarder le nombre d’élèves avec un niveau suffisant (plus de la moitié donc) mais qu’on s’attarde sur ceux qui atteignent un niveau avancé et élevé, c’est encore pire.

Voici ce qu’on peut lire sur le site de l’Education Nationale :

« En matière d’esprit critique, l’enquête ICILS démontre également le besoin d’une action plus volontariste. En effet, les élèves atteignant le niveau 4 dans l’enquête représentent seulement 1 % des élèves français et 2 % en moyenne sur l’ensemble des pays participants. Or, ce niveau 4 correspond aux élèves qui exercent un contrôle et un esprit critique lorsqu’ils recherchent des informations et créent des documents d’information, en tenant compte du public et de l’objectif de communication. »

On citera enfin un dernier chiffre émanant cette fois-ci du rapport annuel 2025 du Reuters Institute : les français auraient le plus bas niveau d’éducation aux médias (une composante de l’éducation au numérique, j’y reviendrai plus tard) avec seulement 11% des répondants ayant indiqué avoir été éduqué sur ce sujet.

Mais alors qu’est-il prévu tout au long de la scolarité de nos enfants ?

Les ambitions affichées par le ministère de l’Education Nationale

On va commencer ici par se plonger dans la feuille de route « Numérique pour l’éducation 2023-2027 : La vision stratégique d’une politique publique partagée» que l’on peut retrouver sur le site du ministère de l’Education Nationale.

Cela va nous permettre de comprendre quelles sont les ambitions de la France en matière de littératie numérique à l’école. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le programme est plutôt ambitieux.

L’éducation au numérique y est présente à différents endroits.

Il y a tout d’abord toute une partie « Assurer l’acquisition des compétences numériques tout au long du parcours scolaire » qui décrit précisément à quoi cela devrait ressembler à chaque niveau :

  • « À l’école élémentaire, l’enjeu est à la fois de minimiser l’exposition aux écrans et de développer l’aisance au numérique, en lien avec le renforcement des savoirs fondamentaux en mathématiques. La maîtrise des bases mathématiques permet en effet de comprendre les algorithmes et leur conception. Au-delà de cette première compréhension, le numérique permet de développer l’aisance des enfants et des élèves dans l’usage du numérique dans des situations de recherche, de partage, de travail collaboratif en présence ou à distance, et enfin dans des travaux éducatifs. Cela prend la forme d’apprentissage et de mise en œuvre d’outils numériques fondamentaux – outils bureautiques et collaboratifs, outils éducatifs – au moyen d’actions éducatives régulières et dédiées dans les programmes et dans le temps scolaire, en s’appuyant sur des outils libres et souverains quand ils existent. »

  • Au collège, l’objectif est de permettre à tous les élèves de comprendre le fonctionnement des outils et dispositifs numériques (algorithmes, intelligence artificielle, etc.), de savoir les utiliser de manière responsable et de disposer de premières compétences en codage. À cette fin : — le cycle 4 (5e, 4e, 3e ) sera repensé, notamment pour permettre aux élèves d’acquérir les compétences clés (l’algorithmique, la programmation, les bases de données, l’expérience utilisateur, la protection des données, la science des données, l’intelligence artificielle, l’éthique et la cybersécurité). A la rentrée 2024, l’attestation de sensibilisation au numérique en 6e (Pix 6e) sera obligatoire. Ainsi, du cycle 3 au baccalauréat, chaque élève disposera d’une formation régulière au numérique, dont le niveau sera attesté en trois étapes (6e, 3e, terminale). Ainsi, au terme des quatre années de collège, les élèves auront acquis à la fois une culture générale numérique, une compréhension technologique du fonctionnement des outils et processus numériques, et une première connaissance pratique des domaines professionnels au cœur de la transformation numérique.

  • Au lycée général et technologique, l’enjeu est de conforter la dynamique de la spécialité Numérique et sciences informatique (NSI) en classes de 1re et terminale générales, en particulier auprès des jeunes filles. Enfin, au lycée professionnel, l’objectif est d’accélérer le double processus de modernisation des diplômes (à l’instar du nouveau baccalauréat Cybersécurité, informatique et réseaux électroniques) et de refonte de la carte des formations, notamment par l’investissement dans les plateaux techniques numériques. Ce processus s’appuiera notamment sur le renforcement de partenariats avec les entreprises (à l’instar du programme P-TECH) et de la formation des professeurs. »

Il y a ensuite toute une partie consacrée à l’éducation à la citoyenneté à l’ère du numérique qui passe, entre autres, par l’éducation au numérique.

Deux axes sont ici mis en avant :

  •  La promotion d’un usage responsable des réseaux sociaux, avec : — la diffusion et le respect de la charte pour l’éducation à la culture et à la citoyenneté numériques dans les écoles et les établissements ; — la poursuite et l’intensification de la lutte contre le harcèlement et le cyberharcèlement, dans le cadre de la généralisation du programme pHARe. »

  • « Le renforcement de l’éducation aux médias et à l’information (EMI) et du développement de l’esprit critique. La démocratie suppose le pluralisme et, par conséquent, la capacité des citoyens à recevoir, analyser et débattre d’informations libres issues de sources diverses. Les outils numériques, et singulièrement les réseaux sociaux, en permettant à chacun de devenir producteur et émetteur d’information, bousculent le rapport à l’information, notamment avec l’émergence des «fausses nouvelles». Il est donc essentiel que les élèves bénéficient non seulement d’une formation structurée pour connaître le processus de traitement et de production des informations, mais aussi d’actions leur permettant de faire l’expérience concrète de ces processus. C’est pour cette raison que le réseau des référents académiques EMI a d’ores et déjà été renforcé. L’enjeu est désormais de renforcer la mise en œuvre de cette priorité auprès des élèves. En pratique, d’ici à 2027, 100% des élèves de collège devront bénéficier, chaque année, d’une action de sensibilisation à l’instar de la participation à une webradio ou à la semaine de la presse et des médias, qui sensibilise chaque année 4,7 millions d’élèves.»

Jusque-là, tout va bien…

Sur le terrain, c’est plus compliqué…

Sur le terrain, cette éducation au numérique est beaucoup moins évidente à repérer notamment pour des non-initiés comme les parents, moi la première…

Essayons donc de comprendre comment l’ambition de l’Etat et du Ministère se transcrit sur le terrain et comment tout cela s’articule.  

L’éducation au numérique, c’est « transversal »

La première chose à retenir et qui revient en boucle dans toutes les lectures que j’ai pu faire sur ce sujet, c’est que cette éducation au numérique est « transversale » dans le système français. Tout le monde, au sein de l’école peut donc s’en emparer pour l’intégrer à ses enseignements ou pour développer des projets annexes.

Sur le papier, ça fait rêver.

Je ne sais pas pour vous, mais pour moi - et c’est très certainement lié à ma propre expérience professionnelle -, le « projet transversal » a plutôt une connotation négative. C’est souvent ce projet que tout le monde se refile telle une patate chaude, qui ne rapporte pas grand-chose si ce n’est un peu de sens - ni gloire, ni promotion, ni avantage financier -, qui apparaît à la toute fin de vos objectifs annuels (si tant est qu’il apparaît), qui implique de mobiliser d’autres collègues qui ont encore moins d’intérêts que vous à y participer et que vous reporterez à la fin de votre to do list jour après jour, mois après mois, année après année, jusqu’à ce qu’il en disparaisse complètement parce que tout le monde l’a oublié ou qu’il n’a plus aucune raison d’être.

Bref, je me dis que cette éducation au numérique, au quotidien, peut avoir très vite fait de passer à la trappe s’il y a d’autres priorités. Et des priorités, les enseignants n’en manquent pas, ils croulent même dessous…

Et l’une des conséquences de ce choix de « transversalité », c’est qu’il n’existe pas UNE matière dédiée que l’on retrouverait tout au long de la scolarité avec des enseignants dédiés.

Il y a en réalité différents systèmes et niveaux qui cohabitent, des responsabilités diluées et rien de tout cela n’est facile à comprendre.

Accrochez-vous, c’est là que ça commence à se compliquer…

CRCN, PIX, EMI et SNT : mais c’est quoi tous ces acronymes ?

Pour schématiser, il existe 3 grands systèmes en matière d’éducation au numérique au sein de l’école.

1.        Le cadre de référence des Compétences Numériques (CRCN)

Le premier, c’est le Cadre de Référence des Compétences Numérique (CRCN) qui est entré en œuvre depuis 2019. Il est inspiré du « Digital Competence Framework for Citizens » européeen ( qui correspond à peu près au tableau de l’UNESCO que je vous présentais plus haut) et qui définit les différentes « compétences numériques » à acquérir tout au long de la scolarité de l’école primaire à l’université.

Il définit seize compétences numériques à acquérir dans cinq domaines d’activité. Il propose huit niveaux de maîtrise progressive de ces compétences. Les niveaux 1 à 5 concernent plus particulièrement les élèves de l’école élémentaire, du collège et du lycée.

Le document de mise en œuvre du CRCN nous explique que :

« Les compétences numériques sont des éléments clés pour l’apprentissage. Elles s’inscrivent dans une démarche de formation tout au long de la vie. Tous les niveaux et tous les enseignements mobilisent, dans le cadre des activités habituelles de l’enseignement, des outils et des ressources numériques qui participent à la construction de ces compétences. En complément des enseignements disciplinaires, la vie scolaire et le professeur documentaliste sont étroitement associés à cette construction à travers les actions menées dans et hors la classe. Le développement des compétences numériques s’inscrit dans un processus sur le long terme. Il nécessite de prendre en compte les acquis antérieurs, de construire une progressivité sur les cycles et les niveaux et de s’appuyer sur une démarche collégiale pour intégrer les usages et la construction de compétences numériques dans les démarches d’enseignement.

Les différentes instances (conseil des maîtres, conseil de cycle, conseil école-collège, conseil pédagogique, commission numérique…) sont mobilisées afin de concevoir un parcours de formation intégré au projet d’école, d’établissement et/ou de réseau. »

Et voici un calendrier des principales étapes-clé pour chaque cycle.

Les compétences acquises sont ensuite évaluées et certifiées via la plateforme en ligne PIX à différentes étapes (2 modules à valider en 6e, certification en 3e, etc.). Sur cette plateforme, les élèves vont pouvoir s’entraîner soit en autonomie soit via des parcours/campagnes proposés par leurs enseignants.

Mais, comme le dit ce document de l’Académie de Versailles, « Pix n’est PAS une plateforme de formation, même si quelques pistes sont données en cas de mauvaise réponse (tutoriels Youtube…) ».

Alors qui se charge de former les élèves ?

Ce qu’on comprend donc, c’est qu’à l’école primaire, l’enseignement de ces compétences échoue par défaut sur les enseignants sans que ce ne soit très explicite, à moins que l’école ait fait le choix de faire appel à des intervenants extérieurs. Il existe également depuis peu une plateforme « PIX junior » (en test l’année dernière mais qui est désormais disponible pour les écoles qui le souhaitent) pour évaluer les compétences des élèves ou proposer des tests de positionnement mais, encore un fois, ce n’est pas une plateforme de formation.

Au collège et au lycée, ce sont encore aux enseignants des différentes matières ainsi qu’à d’autres personnes au sein de l’établissement (professeurs documentalistes notamment) qu’incombe cette charge avec l’utilisation ou non de PIX pour que les élèves s’entraînent avant les différentes certifications obligatoires.

A noter qu’il existe quand même UNE matière dédiée au numérique, obligatoire uniquement en classe de seconde (SNT, Sciences Numériques et Techniques) dont nous reparlerons plus loin.

Il peut aussi y avoir des intervenants extérieurs (« experts du numérique », associations, journalistes, etc.) mandatés par les établissements pour effectuer des interventions sur ces sujets auprès des élèves.  

Est-ce que c’est vraiment mis en place ?

Les certifications Pix étant obligatoires, oui, cette partie-là (tests de positionnement et certification) est mise en place.

En revanche, pour la partie formation en amont réalisée par des humains en chair et en os, c’est beaucoup plus difficile à évaluer.

On a néanmoins quelques indices qui laissent penser que les enseignants ne sont pas suffisamment sensibilisés, formés ni accompagnés pour former leurs élèves aux compétences du CRCN. On peut le lire par exemple sur le site de la DRANE de Normandie, en parlant du CRCN et de son caractère transversal : « Quand c'est tout le monde... c'est personne !... d’autant qu’il reste peu connu des enseignants ».

Et des exemples comme cela, j’en ai vu et entendu beaucoup au cours des lectures que j’ai pu faire et des podcasts que j’ai pu écouter. En revanche, je n’ai pas vu une seule fois un enseignant considérant qu’il était bien préparé pour aborder ces questions.

J’ai eu le sentiment qu’il y a, certes, une prise de conscience de l’importance de cette question et une ambition au sommet de l’Etat et du ministère mais que les moyens humains et financiers qu’il faudrait allouer pour y parvenir, eux, ne suivent pas.

2.        L’EMI : l’éducation aux médias et à l’information

Dans cet écosystème d’éducation au numérique, on voit ensuite apparaître l’EMI, l’éducation aux médias et à l’information qui comprend aujourd’hui une forte dimension numérique et a de nombreux points communs avec le CRCN notamment pour tout ce qui a trait à la recherche d’information et au développement de l’esprit critique.

Là encore, c’est transversal, donc tout le monde au sein de l’école peut s’en saisir. Avec tout ce que cela comporte. On trouvera sur le site du CLEMI (Centre pour L’Education aux Medias et à l’Information) un long document qui explique bien ce qu’est l’EMI, comment elle s’intègre dans l’enseignement, etc.

Qui se charge de former les élèves ?

Ce qui est surprenant avec l’EMI, c’est qu’il y a des personnes qui y sont réellement formées, les professeurs-documentalistes, mais ils ont visiblement beaucoup de mal à obtenir de leurs directions des heures pour enseigner. Et avec un ou deux professeurs documentalistes par établissement, il est matériellement impossible de proposer un véritable enseignement constant et régulier à l’EMI pour toutes les classes  d’autant que ce n’est pas leur seule fonction. Et de l’autre côté, il y a des personnes qui ont des heures d’enseignements, tous les autres professeurs donc, mais qui sont peu formés et accompagnés sur ce sujet-là. Cherchez l’erreur…

Est-ce que c’est vraiment mis en place ?

Une étude sur les pratiques informationnelles des lycéens publié par le CLEMI montrait qu’en 2023, à peine 50 % des lycéens avaient eu des séances d’EMI (68 % en seconde, le meilleur score des 3 années de lycées). Par contre, au collège, seuls 11% avaient eu des séances d’EMI en 3e. Et encore, on ne sait pas de combien de séances ils ont bénéficié car la question posée était « Au cours de votre scolarité, avez-vous déjà suivi un ou plusieurs cours en Éducation aux médias et à l’information, ou avez-vous déjà participé à un média scolaire (journal…) ? ».

Je reprends ici les propos d’Anne Cordier, professeure des universités en sciences de l'information et de la communication et spécialiste de l’EMI que l’on peut retrouver dans un article du Monde paru en 2025 et que j’ai trouvé intéressants. Elle y parle du« bling-bling de l’EMI » – à savoir inviter un journaliste célèbre une fois dans l’année lors de la semaine de la presse à l’école.L’EMIc’est un travail de longue haleine qui implique de discuter avec les élèves de leurs pratiques, de leur indiquer les bons médias et sources de référence pour construire une culture dans un domaine disciplinaire…”

Comme pour le CRCN, il semble donc que l’ambition sur le papier au sommet est là - il y a régulièrement des circulaires qui indiquent qu’il faut renforcer l’EMI - mais les moyens humains et financiers ne suivent toujours pas, rendant le déploiement sur le terrain très compliqué.

Il est par exemple très surprenant de découvrir que les effectifs du CLEMI, qui joue un rôle central dans le déploiement de l’EMI, n’ont pas augmenté depuis sa création en 1983, surtout quand on voit l’évolution exponentielle du numérique au cours des 40 dernières années.

3.        La matière Sciences Numériques et Technologies

Depuis 2020, une matière dédiée au numérique a fait son apparition en Seconde générale et technologique : SNT (Sciences numériques et Technologies) crédité d’1h30 par semaine. Les enseignants de cette matière sont en principe détenteur du CAPES d’informatique qui a lui-même été créé en 2020.

On trouvera le détail du programme de cette matière ici.

Remarque à moi-même : c’est fou que la seule matière dédiée à l’éducation au numérique soit celle qui traite des aspects scientifiques et techniques du numérique. Autant on admet communément que les matières scientifiques nécessitent un véritable enseignement avec des gens bénéficiant d’une réelle formation mais alors, que dès que ça touche plus aux sciences humaines et sociales, ça finit en enseignement « transversal » et on se dit que tout le monde peut s’en saisir sans formation ou à peine…

A partir de la Première et en Terminale, cette matière devient une option, qui n’est d’ailleurs pas la plus plébiscitée : en 2023, seuls 10 % des élèves ont ensuite pris l’option en 1ere.

On notera qu’en plus de ces 3 systèmes (CRCN, EMI et SNT), on retrouve également des traces plus ou moins visibles d’éducation au numérique dans les programmes des différentes matières enseignées à l’école primaire, au collège et au lycée (EMC, Technologie, Français, Histoire-Geo, etc.) sans qu’on sache vraiment si cela relève du CRCN, de l’EMI ou d’autre chose et si les enseignants intègrent véritablement ces briques à leurs enseignements au quotidien.

Quelles différences et points communs entre ces différents systèmes ?

Si comme moi, vous avez un peu de mal à comprendre quels sont les points communs et les différences entre ces différents systèmes, voici quelques éléments de réponses que j’ai pu glâner lors de mes recherches.

  • L’académie de Toulouse nous explique ici que « ces compétences numériques (CRCN) ne se superposent pas exactement aux compétences EMI mais beaucoup de passerelles existent. » ;

  • Sur le site de l’Académie de Lyon, on peut voir un graph proposant des correspondances entre les compétences EMI et le CRCN ;

  • Sur le site de l’Académie de Nantes, on trouve un joli tableau qui nous montre les liens entre les thèmes abordés dans la matière SNT et les compétences numériques du CRCN ;

  • Et enfin, on trouve sur le site de la DRANE de Normandie des éléments stipulant que « l’enseignement SNT comporte notamment des compétences du CRCN ou d’EMI qui permettent aux professeurs documentalistes d’y participer. »

Bref, les différents systèmes s’entremêlent mais ne se superposent pas et il n’est donc pas simple de s’y repérer.

L’éducation au numérique à l’école : une loterie ?

Quant à savoir ce qui est réellement mis en place au sein des classes et des écoles françaises, il est pratiquement impossible de le déterminer car cela ne semble ni évalué ni étudié à l’échelle nationale.

L’éducation au numérique donnée à nos enfants semble donc grandement varier selon l’établissement et les enseignants qu’ils vont avoir, qui auront plus ou moins d’appétence pour le sujet et qui auront été ou non sensibilisés et formés à cette question.

Il y a d’un côté de belles réussites qu’il faut mettre en avant. On peut ainsi trouver sur le Web des exemples, témoignages et réalisations liées à l’éducation au numérique à l’école :

  • Je pense par exemple à tous ces médias scolaires (journaux, radio, WebTV, podcasts) qui participent par exemple au concours Mediatiks. Les élèves qui participent à ce type de médias bénéficient d’une éducation au numérique régulière par ce biais.

  • Je pense aussi aux enfants de CM2 que l’on peut voir dans le très bon documentaire « Et si on levait les yeux » et qui ont mené pendant un an avec leur enseignant une expérience sur la place des écrans dans notre société.

  • Je citerai également ces classes de CE1 et de CM2 à Harnes qui bénéficient d’un rituel quotidien en éducation aux médias et à l’information (le 1/4h d’actu).

Et je suppose que des initiatives comme celles-ci, il en existe beaucoup d’autres.

Mais il y a aussi des écoles, des classes où l’éducation au numérique est peu présente si ce n’est inexistante. Et c’est plutôt cette expérience-là que je peux avoir avec les établissements qu’ont fréquenté et que fréquentent encore mes enfants qui sont maintenant en CM2 et en 5e.

Comme le sujet de l’éducation au numérique m’intéresse depuis des années et que c’est un sujet que l’on aborde régulièrement à la maison, mes enfants ont pris l’habitude de me raconter ce qu’ils font en lien avec ce sujet à l’école. Je ne dis pas que j’ai repéré tout ce qui a été fait mais sûrement une bonne partie.

Pour ce qui est d’éducation au numérique à l’école, ma première rencontre avec le sujet a eu lieu quand ma fille est entrée en Year 2 (l’équivalent du CP) quand nous habitions en Angleterre. Son enseignant avait convié les parents à assister à une matinée de cours et, ce jour-là, c’était un cours de sciences et il était question de pingouins. Avant de proposer un cours plus classique, l’enseignant a distribué une tablette à chaque table - toute l’année, la classe était répartie par groupe de niveaux de 5/6 enfants et le travail collaboratif était central - et leur a demandé de chercher des informations sur Google à propos desdits pingouins en leur fournissant quelques questions auxquelles ils devaient répondre. Pour la 1ère question, il fallait trouver combien il y avait d’espèces de pingouins dans le monde. La table de ma fille a écrit « How many pinguins » dans le moteur de recherche et les enfants ont vite compris que leur question était mal posée car ils avaient des réponses sur le nombre de pingouins dans le monde et non le nombre d’espèces. Ils ont donc reformulé leur question et ont trouvé des réponses plus adaptées. Par contre, et cela m’avait marqué, tous les élèves avaient choisi de cliquer sur un site du genre  funfactsforkids.com (je suppose qu’ils avaient le sentiment que ce site s’adressait spécifiquement à eux) plutôt que sur les premiers résultats émanant de sources plus sérieuses comme le National Geographic, WWF, la BBC (mais ils n’avaient aucun moyen de savoir qu’il s’agissait de sources fiables). L’enseignant n’avait pas du tout rebondi sur la question des sources mais c’était déjà une première approche de la recherche d’information.

Mais depuis notre retour en France l’année suivante, l’éducation au numérique fait chaque année l’école buissonnière.

Pour ce qui est du primaire, voici ce que j’ai pu repérer :

  • Pour ce qui est des sources, ils ont uniquement appris que Vikidia était une bonne source (c’est amusant de voir que la source dont il ne fallait jamais prononcer le nom quand j’étais à l’Université au risque de perdre des points est aujourd’hui la seule qu’on leur ait mentionné…) ;

  • En revanche, ils n’ont jamais appris à chercher de l’information sur Internet alors qu’on leur demande de faire des exposés supposant de maîtriser a minima cette compétence ;

  • Mon fils a eu une petite initiation à la robotique pendant quelques séances que son enseignante avait organisé sur du temps de soutien. Ma fille, non.

  • Ma fille a appris à utiliser quelques logiciels d’open office. Mon fils, non.

Et depuis que ma fille est au collège, l’éducation au numérique est légèrement plus présente mais on est encore très loin des ambitions affichées par le ministère.

En 6e, l’année dernière, elle a donc eu :

  • Une initiation à la recherche d’information dans le catalogue de la bibliothèque mais pas encore sur Internet ;

  • Une intervention de quelques heures avec un « expert » à propos des dangers du numérique qui n’a pas laissé une impression impérissable aux élèves d’autant qu’il utilisait un PowerPoint digne des années 80.

  • 2 modules PIX à valider mais qui ont été vite « bâclés » car ils étaient à faire pendant les vacances sans formation préalable ni accompagnement. J’ai le sentiment qu’il n’en reste pratiquement rien quelques mois après.

Les seules initiatives qui ont eu un effet plus durable et qui ont réussi à intéresser ma fille et ses camarades n’étaient pas généralisés à tous les élèves de 6e et seuls une infime partie d’entre eux ont donc pu en bénéficier :

  • Une séance pour apprendre à créer des images avec l’IA dans le cadre d’un club au CDI ;

  • Un jeu de société créé par le CLEMI et utilisé au CDI sur les sources d’information qui ne concernait que les quelques élèves qui ne participaient pas à une sortie scolaire.

  • Un cours d’histoire anglaise (en section bilingue, ce qui ne concerne donc qu’une infime partie des 6e) vraiment très bien conçu s’étalant sur 1 trimestre sur le thème « Why Study History » (c’est visiblement au programme en Angleterre pour les year 7 soit les 6e) où il était question de la différence entre faits et opinions, l’importance des sources, les différents types de sources (primaires, secondaires) et il y avait de nombreux exercices pratiques et un projet à rendre à la fin du trimestre.

Et là, il en reste vraiment quelque chose quelques mois après.

En conclusion

En écoutant ces derniers mois des podcasts sur d’autres thèmes (développement durable, éducation à la vie affective et sexuelle, softs skills, culture économique économique et financière, etc.), j’ai remarqué à plusieurs reprises que les intervenants faisaient le même constat que pour l’éducation au numérique. Ces thèmes et le développement des compétences associées devraient figurer à l’école, ça fait souvent partie des ambitions affichées par l’Etat et le ministère de l’éducation mais c’est rarement mis en place sur le terrain. Et les causes sont toujours les mêmes : manque de moyen humain et financier, manque de sensibilisation, formation et accompagnement des enseignants, transversalité, etc. Certains élèves ont la chance d’en bénéficier et d’autres pas du tout. C’est aujourd’hui une question de chance et de loterie.

Et l’autre jour, en écoutant le podcast l’Heure du Monde « Education sexuelle : une matière comme les autres à la rentrée », une phrase m’a interpellé : “Pap Ndiaye, quand il arrive en 2022, (…) se rend compte de ces carences (en matière d’éducation à la vie affective et sexuelle à l’école) et ses conseillers lui disent qu’un sujet n’existe vraiment que quand il fait l’objet d’un programme dans l’éducation nationale”. Et c’est pour cette raison qu’on a aujourd’hui un programme national qui vient d’être implémenté à la rentrée.

C’est probablement ce dont aurait besoin l’éducation au numérique : un vrai programme. Mais aussi une vraie matière dédiée avec des enseignants dédiés et formés que l’on retrouverait tout au long de la scolarité. Mais là, j’ai bien peur qu’on frise l’utopie… Les journées de nos enfants sont déjà chargées et j’imagine mal comment on pourrait rajouter plusieurs matières : education au numérique mais aussi toutes les autres qui auraient leur place à l’école. Ou alors c’est tout le système qu’il faudrait réinventer…

Dans la prochaine édition, c’est du côté des parents que nous tournerons cette fois-ci notre regard. Comment peut-on faire, à notre niveau, pour développer cette éducation au numérique chez nos enfants ? Tout un programme!

Numérique sa mère !

Par Charlotte Weaver

À propos de l’auteur

Une mère de deux enfants/ados dont l’un est en primaire et l’autre vient d’entrer au collège qui se pose mille et une questions sur la parentalité à l'ère du numérique.

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